Mémorandum d’Islamabad 2026 : paix, achat de temps ou reproduction d’une crise ?

Dans les relations internationales, tous les accords n’ont pas la même valeur. Certains marquent véritablement la fin d’une crise, tandis que d’autres ne constituent qu’une brève pause sur le chemin d’une crise plus profonde encore. L’histoire des XXe et XXIe siècles regorge d’accords qui furent salués, au moment de leur signature, comme des « victoires diplomatiques », avant qu’il ne devienne évident, quelques années plus tard, qu’ils n’avaient pas résolu le problème de fond mais qu’ils avaient simplement permis de gagner du temps ; du temps pour reconstruire les capacités des parties concernées, réorganiser les structures de pouvoir et préparer une nouvelle phase du même conflit.

Le mémorandum d’Islamabad de 2026 doit être analysé dans cette perspective. Contrairement à la présentation qu’en font certains médias et aux efforts déployés par une partie des appareils diplomatiques pour le présenter comme un accord de « paix », la réalité est qu’aucune des composantes fondamentales de la crise opposant l’Iran et la République islamique n’a été résolue par ce texte. Ce qui a été signé constitue, dans l’interprétation la plus optimiste, un mécanisme temporaire de réduction des tensions ; ni une transformation de la nature du système politique iranien, ni la fin des politiques régionales de la République islamique, ni l’ouverture d’une nouvelle ère de liberté et de prospérité pour le peuple iranien.

Il serait erroné de croire que la simple signature d’un document politique puisse modifier la nature profonde d’un régime idéologique. Les gouvernements, à l’image des individus, possèdent une personnalité politique. En psychologie politique, celle-ci désigne un ensemble de schémas comportementaux, de croyances fondamentales, de structures mentales et de mécanismes décisionnels qui se forment au fil du temps et ne se transforment pas aisément. Aucun psychologue clinicien ne s’attendrait à ce qu’une personne ayant adopté pendant quarante ans un même modèle comportemental change de personnalité par la seule signature d’un document. Ce principe s’applique également aux États.

Depuis plus de quatre décennies, la République islamique repose sur un ensemble de principes idéologiques, sécuritaires et doctrinaux. La structure du pouvoir n’y est pas fondée sur la libre volonté des citoyens mais sur une combinaison d’autorité religieuse, de contrôle sécuritaire et d’ingénierie politique. Dans ces conditions, la question essentielle n’est pas de savoir quel document la République islamique a signé, mais de déterminer si elle a changé dans sa nature même.

La réponse courte et directe est négative.

Aucun indice sérieux ne permet d’affirmer que la structure du pouvoir en République islamique a été modifiée. Les prisonniers politiques demeurent emprisonnés. La censure reste en vigueur. L’appareil sécuritaire continue de dominer la société. Les opposants sont toujours confrontés à des restrictions. Les élections demeurent éloignées des standards démocratiques reconnus. Les médias indépendants restent sous pression. L’institution du Guide suprême conserve sa position au sommet du système politique sans qu’existe un véritable mécanisme de responsabilité et de contrôle démocratique.

La première conclusion qui s’impose est donc que le mémorandum d’Islamabad ne peut en aucun cas être assimilé à une paix véritable.

La paix ne se résume pas à l’absence de guerre. Johan Galtung, théoricien majeur des études sur la paix, distingue la « paix négative » de la « paix positive ». La paix négative correspond à l’absence de violence directe. La paix positive implique l’existence de la liberté, de la justice, des droits citoyens et de structures politiques saines. De ce point de vue, même si cet accord devait réduire certaines tensions extérieures, il serait impossible de parler de paix véritable tant que les Iraniens demeurent privés de leurs droits fondamentaux.

L’une des plus grandes erreurs commises dans l’analyse de la République islamique consiste à confondre le régime avec la nation iranienne. Dans leurs négociations, de nombreux États étrangers traitent de facto la République islamique comme la représentante intégrale du peuple iranien, alors qu’un profond fossé sépare la société iranienne de la structure politique qui la gouverne. Ce fossé n’est pas une simple affirmation politique ; il constitue une réalité sociale qui s’est manifestée au cours des dernières années à travers les mouvements de protestation, le mécontentement économique, l’émigration des élites et la crise persistante de légitimité du régime.

En psychologie politique, l’un des traits caractéristiques des régimes autoritaires est leur volonté de s’approprier l’identité nationale. Ces régimes cherchent à se présenter comme l’incarnation même de la nation afin que toute critique dirigée contre le pouvoir soit perçue comme une attaque contre le pays. Or la réalité est différente. L’Iran et la République islamique ne sont pas une seule et même chose. L’Iran est une nation multimillénaire. La République islamique est une structure politique vieille de quelques décennies. La première est appelée à perdurer ; la seconde demeure, comme tout système politique, un phénomène transitoire dans l’histoire.

Par conséquent, tout accord signé par la République islamique ne signifie pas nécessairement l’adhésion ou l’approbation du peuple iranien.

Une autre question essentielle est celle de la confiance. Dans les relations humaines comme dans les relations internationales, la confiance se construit à partir des comportements observés. Elle ne se fabrique ni par la propagande ni par les déclarations officielles. Elle résulte de la répétition d’attitudes prévisibles et du respect constant des engagements pris.

Lorsque l’on examine la République islamique, on constate qu’une part importante de sa politique étrangère repose sur la tactique, l’ambiguïté et la gestion permanente des crises. L’histoire des quatre dernières décennies montre que, dans presque tous les grands dossiers internationaux, du programme nucléaire aux crises régionales, un écart significatif a souvent existé entre les engagements proclamés et les comportements effectivement observés.

Cette constatation ne provient pas uniquement des opposants au régime. De nombreux rapports internationaux, organismes de contrôle et gouvernements ayant négocié avec la République islamique pendant des années ont souligné ce problème à maintes reprises.

C’est pourquoi la plus grande erreur d’analyse consisterait à évaluer le mémorandum d’Islamabad uniquement à travers son texte, sans tenir compte de l’expérience historique accumulée avec la République islamique.

En science politique, ce qui compte est le comportement, non les slogans.

Ce qui compte est la pratique, non les déclarations.

Ce qui compte est le résultat concret, non les photographies protocolaires des diplomates.

Une autre dimension de la question renvoie à la psychologie du pouvoir. Les régimes idéologiques cherchent souvent à gagner du temps lorsqu’ils sont confrontés à une crise. Lorsque les pressions internes augmentent, que l’économie s’affaiblit, que la légitimité du pouvoir recule et que le mécontentement social s’étend, les accords internationaux peuvent devenir des instruments de respiration politique.

Dans ce contexte, l’accord n’est pas conclu parce que les convictions du régime ont changé, mais parce que les circonstances l’y contraignent.

La différence est fondamentale.

Un changement de comportement fondé sur une évolution des convictions tend à être durable.

Un changement de comportement imposé par la nécessité tend à être temporaire.

C’est précisément pour cette raison que de nombreux analystes demeurent sceptiques quant à la pérennité de tout accord conclu avec la République islamique.

Par ailleurs, la communauté internationale adopte elle-même une attitude ambivalente à l’égard de la République islamique. Depuis des années, de nombreux gouvernements occidentaux oscillent entre deux objectifs contradictoires. D’une part, ils dénoncent la situation des droits humains en Iran. D’autre part, ils cherchent à négocier avec le même régime afin d’éviter une déstabilisation régionale dont il est pourtant souvent considéré comme l’un des principaux acteurs.

Cette contradiction pourrait être qualifiée de « gestion accommodante de la crise ».

Dans de nombreux cas, la communauté internationale a préféré réduire les coûts immédiats plutôt que s’attaquer aux causes profondes du problème. Cette approche a permis à la République islamique de traverser à plusieurs reprises des crises extérieures sans être contrainte à des réformes fondamentales.

Mais ce qui constitue pour les gouvernements étrangers un enjeu géopolitique représente pour les Iraniens une question de destin national.

Pour un citoyen iranien, la question essentielle n’est pas de savoir quelle puissance mondiale a signé un accord avec la République islamique.

Après la signature du mémorandum d’Islamabad, plusieurs questions fondamentales doivent être posées :

Les prisonniers politiques ont-ils été libérés ?

La censure a-t-elle reculé ?

Des élections libres ont-elles été instaurées ?

La liberté des partis politiques est-elle reconnue ?

Les médias indépendants peuvent-ils exercer librement leurs activités ?

La structure du pouvoir a-t-elle été transformée ?

Le système de filtrage et de sélection idéologique des candidatures a-t-il été supprimé ?

Et des milliers d’autres interrogations encore.

Si la réponse à ces questions demeure négative, il est difficile de soutenir qu’une transformation fondamentale de la situation du peuple iranien a eu lieu.

Les tensions extérieures peuvent certes diminuer, mais cela ne signifie pas nécessairement une modification de la structure interne du pouvoir.

L’un des risques les plus importants dans l’interprétation du mémorandum d’Islamabad réside peut-être dans la normalisation progressive de la République islamique. Une partie de l’appareil de propagande du régime s’efforce de présenter chaque accord international comme une preuve de sa légitimité et de son acceptation sur la scène mondiale. Pourtant, la véritable légitimité procède du consentement des citoyens et non de la signature de diplomates.

Un régime peut conclure des dizaines d’accords internationaux tout en demeurant confronté à une profonde crise de légitimité interne.

Un régime peut participer aux organisations internationales tout en restant privé du soutien d’une partie importante de sa propre population.

La légitimité politique ne peut être importée. Elle doit émerger de la société elle-même.

Dans cette perspective, le mémorandum d’Islamabad 2026 ne doit pas être confondu avec un accord de paix définitif. Même s’il contribue à réduire certaines tensions existantes, il ne modifie pas en lui-même la nature du système politique de la République islamique.

Du point de vue de la psychologie politique, les régimes idéologiques ne se transforment généralement pas à la suite d’un simple accord diplomatique. Du point de vue des relations internationales, la confiance résulte d’un comportement observé sur le long terme et non de la signature d’un document. Du point de vue du peuple iranien, le principal critère d’évaluation de tout accord demeure l’amélioration réelle des libertés, des droits civiques et de la qualité de vie.

Tant que la structure autoritaire de la République islamique subsistera, tant qu’une participation politique libre ne sera pas possible, tant que les critiques et les opposants resteront confrontés à des restrictions et tant que les citoyens iraniens ne pourront pas déterminer librement leur avenir politique, il sera difficile de parler d’une transformation fondamentale.

Le mémorandum d’Islamabad apparaît ainsi davantage comme une étape dans la gestion d’une crise que comme sa résolution définitive. Ce qui déterminera l’avenir de l’Iran ne sera pas uniquement le contenu d’accords conclus entre gouvernements, mais avant tout la volonté du peuple iranien, les évolutions internes du pays et l’émergence de mécanismes capables de concrétiser les aspirations à la liberté, à l’État de droit et au développement national. Dans cette perspective, le véritable sujet demeure l’avenir de la nation iranienne et non simplement la survie ou les accords conclus par un gouvernement..


Ehsan Tarinia – Luxembourg
Écrit le 18 juin 2026