
Quatre mois après la mort d’Ali Khamenei, la République islamique a finalement décidé de faire pour la dépouille de son dirigeant ce qu’elle a fait pendant des décennies à l’Iran lui-même : l’ensevelir sous les mensonges, la mise en scène, la sécurisation à outrance, la falsification et le vacarme idéologique.
Cette cérémonie n’est pas l’enterrement d’un homme ; c’est l’enterrement d’une catastrophe historique. Le régime souhaite transformer Khamenei en figure sacrée, mais ce que portent les forces de sécurité et les chantres officiels du pouvoir n’est pas la dépouille d’un dirigeant aimé de son peuple. C’est le cadavre symbolique de quatre décennies de déclin, de répression, de pauvreté, d’humiliation nationale et d’effondrement de la morale politique en Iran.
La République islamique dépense des millions d’euros pour inhumer Khamenei : pour les cérémonies d’adieu, pour le cercueil, pour les drapeaux, pour les caméras, pour mobiliser les foules, pour la sécurité, pour la construction d’un récit officiel, pour les larmes commandées et pour un deuil organisé par l’État. Pourtant, ce même régime n’a jamais fait preuve d’une telle prodigalité lorsqu’il s’agissait du pain quotidien des citoyens, des médicaments pour les malades, de l’éducation des enfants, des retraités, des travailleurs, des femmes opprimées, des jeunes sans emploi ou des familles endeuillées.
Dès le premier instant, ces funérailles ne dégagent pas l’odeur de la mort ; elles dégagent celle de l’hypocrisie. Elles portent la marque d’un pouvoir incapable de dire la vérité, même après la disparition de son propre chef. Un régime qui a apporté la mort dans les foyers des Iraniens pendant des années tente désormais de vendre sa propre fin sous les traits de la grandeur, du deuil et de l’épopée.
Dans l’histoire de l’Iran, Ali Khamenei ne sera pas retenu comme un dirigeant, mais comme l’architecte de l’une des périodes les plus sombres du déclin national. Il a gouverné un pays qui aurait pu être libre, prospère, puissant et respecté, mais qu’il a transformé en une société épuisée, réprimée, isolée, appauvrie et marquée par l’exil de ses propres citoyens. Il a utilisé le nom de la religion comme instrument de pouvoir, le nom de la justice comme instrument de prédation, le nom de la résistance comme couverture de l’échec et le nom de la sécurité comme justification de la répression.
Du point de vue de la psychologie politique, les funérailles de Khamenei ne constituent pas un rite de deuil ; elles relèvent d’une opération thérapeutique destinée à la psyché blessée du pouvoir. La République islamique sait que la mort de Khamenei n’est pas simplement la disparition d’un individu. Cette mort a ouvert une profonde fissure dans le mythe de l’autorité du régime. Tant qu’ils sont vivants, les dictateurs cherchent à se présenter comme étant au-dessus du temps, de la loi et de la nation. Mais la mort les ramène à la vérité nue du corps. Le cadavre d’un dictateur représente le plus grand scandale du mythe de la puissance.
C’est précisément pour cette raison que le régime est contraint de construire une cérémonie autour de cette dépouille. Il doit transformer le cercueil en symbole. Il doit faire venir les foules. Il doit mobiliser les médias. Il doit fabriquer des images de larmes. Il doit aligner les chantres religieux, les commandants, les mollahs, les présentateurs et les agents de sécurité afin de dissimuler une vérité simple : Khamenei est mort, mais avant sa disparition, une grande partie de la confiance, de l’espoir et de l’avenir de l’Iran avait déjà été ensevelie avec lui.
Cette cérémonie constitue une tentative de fabriquer une mémoire artificielle. La République islamique souhaite que demain les citoyens se souviennent d’un Khamenei enterré avec faste, et non du fait que sous son règne les étudiants furent réprimés, les journalistes emprisonnés, les femmes humiliées, les jeunes tués, l’économie nationale détruite, le passeport iranien dévalorisé et l’Iran réduit, d’une grande civilisation, à l’otage idéologique d’une classe dirigeante.
Mais la mémoire d’une nation ne peut être recouverte d’un simple tissu noir. Le sang ne peut être lavé à l’eau de rose. La prison ne peut être dissimulée derrière des chants religieux. La pauvreté ne peut être cachée sous les drapeaux. L’humiliation nationale ne peut être purifiée par un cercueil doré.
Khamenei était le symbole d’un régime qui craignait l’Iran. Il craignait la joie des citoyens. Il craignait la femme libre. Il craignait la presse indépendante. Il craignait une université vivante. Il craignait l’art libre. Il craignait l’histoire de l’Iran antérieure à la République islamique. Il craignait l’idée monarchique, l’héritage constitutionnel, le nationalisme iranien et l’espoir placé par une partie de la population dans le prince héritier Reza Pahlavi, car il savait que face à l’idée de l’Iran, l’idéologie usée de la République islamique n’était plus que cendres.
Au cours des dernières années de sa vie, l’image de Khamenei fut plus que jamais associée à l’isolement, à la peur et à l’éloignement de la société. Dans l’espace politique et sur les réseaux sociaux, les opposants à la République islamique utilisèrent à plusieurs reprises le surnom de « Moush-Ali » pour faire référence à sa vie dissimulée et aux mesures de sécurité exceptionnelles qui l’entouraient. Ce surnom reflétait une perception largement répandue selon laquelle le dirigeant de la République islamique passait les dernières années de son pouvoir davantage dans un réseau de refuges, de centres sécurisés et de lieux protégés qu’au milieu de la population.
La mort de Khamenei est survenue au cours de vastes frappes aériennes menées par les États-Unis et Israël. Indépendamment des détails de cet événement et des différents récits qui l’entourent, la réalité politique la plus significative demeure qu’un homme qui s’était présenté pendant des décennies comme le symbole de l’autorité du régime a finalement quitté la scène politique dans un climat d’insécurité, de méfiance et de crainte face aux menaces extérieures. Cette fin contrastait profondément avec l’image que l’appareil de propagande de la République islamique avait construite autour de lui pendant des années.
Si l’inhumation de Khamenei contient une vérité, c’est celle de l’échec d’un projet que l’auteur considère comme contraire aux intérêts nationaux. Un projet qui cherchait à couper l’Iran de ses racines historiques, à remplacer la nation par une communauté idéologique, à sacrifier la patrie au profit d’une doctrine et à réduire la politique à l’obéissance religieuse. Pourtant, malgré toutes ses blessures, l’Iran demeure plus grand que ce projet.
Aujourd’hui, la République islamique cherche à se reconstruire en enterrant Khamenei. Mais le problème est que Khamenei n’était pas seulement un individu. Il constituait le pilier central d’un système désormais écrasé sous le poids de la corruption, de la colère populaire, de la crise économique et de l’absence de perspectives. Sa disparition ne blanchit pas le passé et ne garantit pas l’avenir. Au contraire, sa mort pose plus brutalement que jamais une question fondamentale à la société et au pouvoir : après Khamenei, que reste-t-il à offrir sinon la peur, la répression et le mensonge ?
Les funérailles à plusieurs millions d’euros constituent un aveu involontaire de cette même angoisse. Un régime bénéficiant d’une véritable légitimité n’a pas besoin d’organiser une démonstration aussi gigantesque autour de la dépouille de son dirigeant. Une popularité authentique n’a pas besoin d’autobus, de budgets colossaux, de contraintes administratives, de scénographies sécuritaires ni de propagande permanente. Plus la mise en scène grandit, plus le vide du sens devient visible.
On peut enterrer Khamenei sous la terre, mais il est impossible d’enterrer son bilan. Son nom restera associé aux années de répression, de censure, d’exécutions, d’exil, de corruption, de bellicisme, d’isolement international et de dégradation morale de la gouvernance. Tel est le jugement de l’histoire ; un jugement que ni la prière funéraire, ni les processions autour d’un cercueil, ni les larmes officielles, ni les millions d’euros consacrés à la propagande ne pourront modifier.
En définitive, cette cérémonie ressemble davantage à l’adieu de Khamenei à son illusion d’éternité qu’à l’adieu d’une nation à Khamenei. Le dictateur qui voulait rapetisser la nation est devenu lui-même un corps silencieux et impuissant. Le régime qui voulait ensevelir l’Iran sous l’ombre de la tutelle religieuse se voit désormais contraint d’ensevelir son propre dirigeant.
Mais l’Iran est toujours vivant. Blessé, épuisé, endeuillé, certes, mais vivant. L’Iran était plus grand que Khamenei, il est plus grand que la République islamique et il restera plus grand que tous les dictateurs qui ont marqué son histoire de leurs blessures. Ce qui est enterré aujourd’hui n’est pas l’Iran ; c’est un chapitre d’obscurité. Et toute inhumation peut, si une nation en a la volonté, devenir le prélude d’une aurore.
