De Gaza à Téhéran : les droits humains là où ils deviennent un choix

Dans l’histoire contemporaine, le silence n’a pas toujours été le signe de l’ignorance ou de l’indifférence. Il est parfois la forme la plus précise et la plus calculée de la prise de position ; une position qui ne naît ni de l’impuissance ni du hasard, mais d’une conscience lucide et d’un choix délibéré. Ce qui s’est produit à partir de décembre 2025 face au soulèvement national du peuple iranien relève exactement de cette logique : un silence organisé, sélectif et lourd de sens.

Alors que les rues d’Iran étaient le théâtre d’une répression et d’une violence d’une ampleur inédite — exécutions sommaires de manifestants, arrestations massives, coupures généralisées d’Internet et des moyens de communication, mise sous silence systématique de la société — une large partie du monde qui se revendique des valeurs de morale, de liberté et de droits humains a choisi soit de ne pas voir, soit de feindre l’incompréhension. Et ce, alors même que ces mêmes voix, ces mêmes figures et ces mêmes courants, sur d’autres sujets, n’étaient ni silencieux ni discrets : au contraire, ils se plaçaient en première ligne de la « défense des opprimés », mobilisant émotions, images, hashtags et mises en scène spectaculaires.

Cette contradiction dépasse la simple question morale ; elle constitue avant tout un problème politique. Si le monde contemporain, doté de tous les outils médiatiques, d’un accès quasi illimité à l’information et d’une circulation instantanée des nouvelles, peut encore rester silencieux face à la répression d’un peuple, il faut admettre que ce silence ne procède pas de l’ignorance, mais du calcul. Un silence enraciné dans l’équilibre des intérêts, le chevauchement des idéologies et la peur de voir s’effondrer des récits solidement établis.

Dans ce cadre, l’Iran n’est pas seulement un pays ; il est un nœud. Un nœud dont le dénouement ferait s’écrouler nombre de narrations simplificatrices. Le soulèvement national du peuple iranien n’est pas une simple contestation d’une politique ou d’un gouvernement ; il constitue le rejet total d’un ordre idéologique qui, depuis des décennies, se dissimule derrière des concepts tels que la « résistance », l’anti-impérialisme ou la défense des opprimés. Reconnaître ce soulèvement, c’est accepter une réalité dérangeante : l’un des acteurs centraux de ces récits se révèle être lui-même un régime fondamentalement répressif.

C’est précisément là que le silence prend tout son sens. Un silence qui n’est ni individuel ni dispersé, mais qui se répète à grande échelle, des célébrités aux militants autoproclamés des droits humains, en passant par les sphères politiques et médiatiques. Ce silence est le produit d’un calcul simple : pour beaucoup, le coût de dire la vérité sur l’Iran dépasse largement les bénéfices qu’ils pourraient en tirer.

Pour le peuple iranien, cependant, ce silence n’est pas une simple indifférence extérieure ; il s’agit d’une expérience bien plus profonde et douloureuse. Une expérience qui montre comment la souffrance d’une nation entière peut devenir invisible dans les équations mondiales dès lors qu’elle ne s’accorde pas avec les intérêts dominants et les récits établis. Une expérience qui rappelle crûment qu’en politique internationale, l’éthique est souvent subordonnée au pouvoir, et non l’inverse.

Cet article n’est ni une plainte ni une demande de compassion. Il vise à nommer précisément un phénomène : un silence qui n’est pas fortuit, un silence choisi, et un silence porteur de conséquences. Les sections suivantes s’attachent à analyser ce silence, ses racines, ses bénéficiaires et les coûts qu’il impose, non seulement à l’Iran, mais aussi à la crédibilité même du concept universel des droits humains.

L’Iran historique et le grand mensonge de la République islamique

L’Iran, avant d’être réduit à un conflit politique, est une réalité historique ; une réalité qui a forgé ses frontières identitaires, culturelles et civilisationnelles bien avant la naissance des idéologies modernes. L’Iran historique ne s’est jamais défini par la négation de l’autre ni par une hostilité permanente envers le monde environnant. Cette terre a coexisté, commerçé, influencé et été influencée par des peuples, des religions et des cultures multiples. Ce qui est aujourd’hui présenté comme « l’Iran » dans le discours officiel de la République islamique n’est pas la continuité de cette histoire, mais sa déformation méthodique.

Le grand mensonge de la République islamique commence précisément ici : la confiscation d’une nation et d’une civilisation au profit d’une idéologie. Un régime qui se présente comme le représentant de « l’islam politique » a tenté de redéfinir l’Iran non comme une nation souveraine aux intérêts nationaux clairs, mais comme l’instrument d’un projet transnational, dont l’objectif central n’est ni le bien-être des Iraniens, ni la dignité humaine, ni l’avenir du pays, mais l’expansion de son influence idéologique régionale. Dans cette narration, l’Iran n’est plus un « foyer », mais une « base ».

Pour imposer ce récit, la République islamique a dû réécrire l’histoire. Dans cette relecture, les amitiés anciennes se transforment en inimitiés, la coexistence historique est effacée, remplacée par une opposition artificielle : « nous » contre des ennemis supposés. Ainsi, le peuple iranien, dans toute sa diversité culturelle et intellectuelle, est relégué à la marge, tandis que le concept abstrait de « l’oumma » lui est substitué — une oumma définie non par la société, mais imposée d’en haut, selon les besoins du pouvoir politique.

Pour justifier cette appropriation, le régime a recours à un outil central : la victimisation idéologique. En se plaçant dans la posture du « défenseur des opprimés du monde », il cherche à réduire toute contestation intérieure à une trahison, à une collusion avec l’ennemi ou à une ignorance de prétendues « causes plus importantes ». Dans cette logique, la souffrance du peuple iranien doit toujours être différée, car ailleurs, selon le récit officiel, se trouverait un enjeu supérieur. Cette logique constitue l’ossature de la politique étrangère de la République islamique.

Mais c’est précisément à ce point que le mensonge se dévoile. Si la défense des opprimés est un principe fondamental, pourquoi les plus opprimés de cette équation — le peuple iranien — sont-ils systématiquement ignorés ? Pourquoi les ressources nationales, qui devraient être consacrées à l’éducation, à la santé, au bien-être et à l’avenir des générations, sont-elles détournées vers l’extérieur, alors que le pays est miné par la pauvreté structurelle, l’effondrement social et une répression systémique ? La réponse est claire : parce que ce qui importe à la République islamique, ce n’est pas la nation, mais la mission idéologique.

L’Iran historique ne s’est jamais défini par une confrontation permanente avec le monde. Cette confrontation est le produit d’une idéologie qui, pour survivre, a besoin d’ennemis. Sans adversaire extérieur, sans crise permanente et sans guerres par procuration, la République islamique perdrait sa légitimité idéologique. C’est pourquoi la paix, la normalisation et la primauté des intérêts nationaux constituent pour ce régime non des options, mais des menaces existentielles.

Ce grand mensonge a eu des conséquences profondes. Une génération entière d’Iraniens a grandi dans un monde où le nom de leur pays est associé à la crise, à l’extrémisme et à la violence, alors que la réalité historique de l’Iran était autre — et aurait pu rester autre. Le fossé entre « l’Iran réel » et « l’Iran du régime » ne cesse de s’élargir, et les récents soulèvements nationaux sont précisément le cri de ce fossé : un cri qui affirme que ce récit n’est pas le nôtre.

Les droits humains sélectifs et le silence des célébrités

Les droits humains, dans leur acception originelle, constituent un principe universel ; une valeur censée transcender les frontières, les appartenances ethniques, les religions et les calculs politiques. Pourtant, ce que l’on observe en pratique — en particulier dans un espace médiatique dominé par les célébrités — est tout autre chose : des droits humains sélectifs, émotionnels et entièrement soumis aux tendances politiques. Dans cette version appauvrie, les êtres humains ne sont plus égaux, les souffrances n’ont pas le même poids, et le silence découle souvent non de l’ignorance, mais du calcul.

Au cours des dernières décennies, les célébrités sont devenues des acteurs majeurs de la formation de l’opinion publique. Leur voix résonne parfois plus fort que celle des médias traditionnels, et leurs réactions peuvent déclencher des mobilisations mondiales. Mais ce pouvoir s’accompagne d’une contradiction structurelle : la dépendance à l’image publique, aux marchés, aux audiences et à un réseau d’intérêts économiques et politiques. Dans un tel système, la « défense des droits humains » n’est tolérée que lorsqu’elle n’a pas de coût — ou qu’elle est même rentable.

C’est pourquoi certaines tragédies deviennent rapidement des symboles de compassion universelle, tandis que d’autres sont délibérément reléguées à la périphérie. Une célébrité qui publie des déclarations passionnées sur Gaza, crée des symboles, lance des campagnes et affiche son émotion peut, dans le même temps, rester remarquablement silencieuse face à la répression systémique d’un peuple, aux massacres de manifestants, aux exécutions et aux prisons politiques. Ce silence n’est pas accidentel ; il est le fruit d’un choix.

Les droits humains sélectifs émergent généralement d’un récit dominant qui détermine quelles victimes sont « dignes de compassion » et lesquelles sont jugées « complexes », « trop politiques » ou « incompatibles avec une marque personnelle ». L’Iran en révolte, avec toute sa complexité, ne correspond pas à ce cadre. Car condamner la répression en Iran implique inévitablement de nommer le responsable ; et nommer la République islamique, c’est entrer dans une zone coûteuse et risquée pour nombre de célébrités.

C’est ici que la contradiction devient manifeste. Ceux qui invoquent le « courage moral » perdent ce courage lorsqu’ils sont confrontés à un régime qui, depuis des décennies, bafoue les droits fondamentaux de ses citoyens. Non pas parce qu’ils ignorent la réalité, mais parce qu’ils la connaissent et choisissent d’en feindre l’ignorance. Dans ce contexte, le silence n’est ni neutralité ni prudence ; il constitue une forme de parti pris passif.

Plus grave encore, ce silence contribue à la reproduction d’une injustice globale. Lorsque des figures influentes ne réagissent qu’à certaines souffrances, elles envoient implicitement un message clair : certaines vies valent plus que d’autres. Ce message est compris à la fois par les victimes et par les oppresseurs. Les victimes comprennent qu’elles sont seules ; les oppresseurs comprennent qu’ils peuvent poursuivre leurs actions sans en payer le prix sur la scène de l’opinion publique internationale.

Les célébrités se réfugient souvent derrière un langage vague : « nous condamnons la violence », « nous espérons que toutes les parties feront preuve de retenue », « la situation est complexe ». Ce discours, qui peut sembler responsable en apparence, fonctionne en réalité comme une stratégie d’évitement. Les droits humains, lorsqu’ils se réduisent à des généralités, perdent toute substance.

Le silence des célébrités face à l’Iran ne s’explique ni par un manque d’informations ni par un défaut d’accès aux faits. Les images, les rapports et les témoignages sont disponibles depuis des années. Ce qui fait défaut, c’est la volonté morale de s’opposer à un pouvoir qui se dissimule derrière les masques de la « résistance » et de l’« anti-impérialisme ». Ce silence fait partie intégrante d’un mécanisme mondial qui tolère l’injustice tant qu’elle ne perturbe pas les récits dominants.

Huda Beauty et la politique de l’esthétisation de l’hypocrisie

Dans le monde contemporain, l’industrie de la beauté n’est plus simplement un espace de couleurs, de lumière et de marketing ; elle est devenue l’un des champs les plus influents du soft power. Des célébrités qui, autrefois, n’étaient connues que pour leur image et leurs produits se présentent aujourd’hui comme des « actrices engagées », des « voix » et même des « références morales ». Mais c’est précisément à cet endroit que le problème commence : lorsque la politique pénètre l’industrie de la beauté, l’hypocrisie devient, à la même échelle, plus professionnelle, plus lisse et plus scintillante. Un exemple emblématique de ce phénomène s’est cristallisé ces dernières années autour du nom de Huda Beauty ; non pas seulement en tant que marque de cosmétiques, mais comme positionnement politique unilatéral, sélectif et profondément problématique.

Dans son discours public, Huda Beauty invoque « l’humanisme », « la souffrance du peuple de Gaza » et « la solidarité mondiale ». Ces prises de position s’accompagnent d’images émotionnelles, de phrases courtes mais percutantes, et d’un langage calibré pour les réseaux sociaux. Mais la question essentielle demeure : où commence exactement cet humanisme, et où s’interrompt-il de manière significative ? Pourquoi cette même voix, cette même sensibilité morale et cette même énergie médiatique ne parviennent-elles jamais jusqu’aux rues ensanglantées d’Iran, aux jeunes tués lors des manifestations, aux femmes réprimées, et à un peuple qui se dresse contre un régime fondamentalement oppressif ?

La réponse ne peut être réduite à une simple « ignorance » ou à un « choix de priorités personnelles ». Ce silence est structurel. Depuis des années, la République islamique a transformé la question palestinienne et Gaza d’un enjeu humanitaire en un instrument idéologique ; un instrument destiné à légitimer le régime, à justifier la répression intérieure et à dilapider les ressources nationales iraniennes dans des guerres par procuration. Lorsqu’une célébrité mondiale se concentre exclusivement sur « Gaza », sans jamais mentionner cette réalité, et qu’elle reste simultanément silencieuse face à la principale source de financement et de soutien politique de groupes tels que le Hamas, elle devient, de fait, une pièce de la même machine de blanchiment moral — consciemment ou non.

Ici, le problème ne réside pas uniquement dans le silence, mais dans le choix délibéré du sujet. Soutenir Gaza, dans le contexte médiatique mondial actuel, est peu coûteux, très visible et aligné sur les vagues dominantes de l’opinion publique. En revanche, condamner la République islamique est coûteux ; cela implique le risque de perdre des marchés, des audiences, des alliés idéologiques et une position confortable au sein du récit dominant. L’industrie de la beauté, fondée sur la consommation, l’image et l’émotion immédiate, est naturellement réticente à affronter des vérités complexes et politiquement onéreuses. Le résultat est une politique où la « beauté » devient un voile permettant d’effacer la réalité.

Le boycott de la marque Huda Beauty par de nombreux Iraniens à travers le monde a précisément été une réaction à cette contradiction. Ce boycott ne relevait pas d’une animosité personnelle, mais d’une prise de conscience politique : il est impossible de prétendre défendre la souffrance humaine tout en gardant le silence face à un régime qui figure parmi les principaux producteurs de souffrance au Moyen-Orient. Il est impossible de verser des larmes de crocodile pour Gaza tout en fermant les yeux sur le fait que les ressources du peuple iranien, au lieu d’être consacrées à l’éducation, à la santé et à une vie digne, sont détournées vers des groupes armés qui ne représentent ni le peuple palestinien ni autre chose que la perpétuation de la violence.

Dans ce contexte, Huda Beauty est devenue le symbole d’un modèle plus large : celui de la célébrité qui consomme la politique sans la comprendre. Pour elle, la politique n’est pas un champ de responsabilité, mais un outil de construction de marque. Gaza, dans cette logique, est réduite à une « image » ; une image que l’on peut publier en story, utiliser pour susciter de l’empathie, et exploiter sans payer le moindre prix éthique, tout en évitant les racines réelles de la crise. L’Iran, en revanche, n’est pas une image ; l’Iran est une vérité qui, si elle était regardée en face, ferait s’effondrer l’ensemble du récit.

Le problème fondamental est que de telles prises de position, volontairement ou non, servent la survie de la République islamique. Un régime qui s’est efforcé pendant des décennies de se présenter comme le « défenseur des opprimés » se nourrit précisément de ces silences. Lorsqu’une figure suivie par des millions de personnes parle de Gaza sans jamais prononcer les mots Iran, répression, prison ou exécutions, elle reproduit en pratique le récit officiel de Téhéran : le problème se situe toujours ailleurs.

Greta Thunberg et l’activisme performatif

À l’ère des réseaux sociaux, l’activisme est devenu plus que jamais une scène ; une scène où l’image, la posture et le récit bref remplacent l’analyse, la responsabilité et la cohérence morale dans la durée. Dans cet espace, Greta Thunberg est devenue l’une des figures les plus emblématiques de l’« activiste omniprésente » — une figure qui a commencé par la crise climatique avant d’être progressivement présentée comme la porte-parole de la conscience mondiale. Mais c’est précisément dans cet élargissement du champ d’intervention que les fissures apparaissent : une conscience mondiale qui, lorsqu’elle atteint l’Iran, se tait soudainement.

Greta produit des images pour Gaza, adopte des postures pour la Palestine et s’inscrit en première ligne des récits dominants en Occident. Bateau symbolique, pancartes, photos, messages courts et empathie instantanée : tout est prêt pour une consommation médiatique rapide. Mais lorsque les manifestations nationales éclatent en Iran, lorsque des femmes et des hommes iraniens sont confrontés aux balles et aux prisons, lorsqu’un peuple se soulève contre un régime idéologique et répressif, cette même activiste mondiale disparaît de manière significative. Aucun communiqué, aucune image symbolique, pas même une allusion fugace. Ce silence n’est ni fortuit ni dû à l’ignorance.

L’activisme de Greta obéit davantage à une logique de « convergence sécurisée » qu’à des principes universels des droits humains. Soutenir la Palestine s’inscrit aujourd’hui dans un courant dominant du paysage politique et médiatique ; un courant peu coûteux et hautement gratifiant sur le plan symbolique. Condamner la République islamique, en revanche, signifie pénétrer dans une zone à haut risque : une zone qui exige une prise de position claire contre un régime idéologique, la dénonciation de son rôle dans la répression intérieure et les guerres par procuration, ainsi que la déconstruction de récits simplifiés. L’activisme performatif, par nature, fuit ce type de complexité.

Le problème ne se limite pas au silence sur l’Iran ; il concerne la manière même dont la souffrance humaine est perçue. Dans l’activisme performatif, la souffrance est réduite à un objet visuel ; une image destinée à être vue, likée et intégrée au cycle de l’attention. Gaza, avec toute sa tragédie humaine, devient dans cette logique un symbole immédiatement exploitable. L’Iran, en revanche, n’est pas un symbole ; c’est un nœud historique, politique et moral qui, s’il était défait, ferait s’écrouler de nombreux récits confortables. Pour un activisme fondé sur la rapidité et la simplification, un tel nœud est insupportable.

Par ailleurs, le silence de Greta sur l’Iran ne peut être dissocié de l’environnement idéologique dans lequel évolue une partie de l’activisme occidental. Dans cet espace, l’hostilité envers Israël et une judéophobie latente sont souvent reproduites sous couvert de défense de la Palestine. La République islamique, en tant que principal soutien financier et militaire de groupes palestiniens extrémistes, est implicitement perçue comme un « allié légitime » — ou, à tout le moins, comme un acteur qu’il convient de ne pas critiquer afin de ne pas fissurer le récit anti-israélien. Le résultat est un silence qui profite indirectement à un régime répressif.

L’activisme performatif n’assume pas de responsabilités, ne paie aucun coût et traverse les contradictions sans s’y confronter. Greta, dans ce cadre, apparaît moins comme une défenseure des droits humains que comme un symbole consommable ; un symbole présent là où son image est utile et absent là où la vérité est trop coûteuse. Ce type d’activisme ne trahit pas seulement le peuple iranien ; il vide le concept même d’activisme de son sens, le réduisant d’un acte éthique à une simple performance.

Pour les Iraniens qui ont perdu la vie dans les rues, qui ont été emprisonnés ou contraints à l’exil, ces silences ne sont pas seulement décourageants ; ils sont révélateurs. Révélateurs du fait que nombre de défenseurs autoproclamés des « droits humains » adhèrent, dans la pratique, à une conception sélective de ces droits. Des droits humains qui ne valent que tant qu’ils s’alignent sur des intérêts idéologiques, des courants populaires et des ennemis préalablement désignés.

La Palestine comme masque de l’antisémitisme politique

Ce qui, ces dernières années, s’est constitué sous l’intitulé de « défense de la Palestine » dans l’espace politique et médiatique du monde arabe ainsi que dans une partie de l’activisme occidental, a bien souvent dépassé le cadre de la compassion humaine pour se transformer en un dispositif idéologique rigide. Un dispositif dans lequel la Palestine n’est plus appréhendée comme une question complexe aux dimensions historiques, humaines et juridiques, mais comme un symbole prêt à l’emploi servant à la reproduction de l’hostilité envers Israël et les Juifs. Dans ce récit, la souffrance réelle des habitants de Gaza est réduite à un instrument politique, et toute critique venant remettre en cause cette simplification est rapidement étouffée par des accusations telles que « inhumanité » ou « complicité avec l’occupation ».

Le problème commence précisément lorsque la frontière entre la solidarité envers les civils et la haine idéologique s’efface. Dans cet espace, la Palestine devient un masque ; un masque derrière lequel l’antisémitisme historique se reproduit sous une forme renouvelée. Cet antisémitisme ne s’exprime pas nécessairement de manière explicite ou classique, mais se manifeste à travers l’effacement total des complexités, la négation du droit à l’existence d’Israël, et la réhabilitation de toute force qui s’y oppose. Le résultat est un front où l’éthique est sacrifiée et où la politique prend toute la place.

Dans ce cadre, la République islamique apparaît précisément comme l’acteur qui tire le plus grand profit de ce masque. Un régime qui n’a aucune réelle préoccupation pour la cause palestinienne et qui n’accorde aucune valeur à la vie humaine, mais qui, en se dissimulant derrière le slogan de la « résistance », dilapide les ressources nationales iraniennes dans des guerres par procuration tout en bénéficiant d’une immunité morale. Quiconque dévoile ce rôle est immédiatement accusé d’être « ennemi de la Palestine », comme si la critique d’un régime répressif équivalait à nier la souffrance du peuple de Gaza. Cette stratégie fonctionne depuis des années et le silence de nombreuses figures arabes et d’activistes internationaux n’a fait que la renforcer.

La réalité est pourtant simple : si la question était réellement celle de l’humain et des droits fondamentaux, il serait impossible de rester indifférent à la répression sanglante subie par les Iraniens. Il serait impossible de parler de Gaza tout en gardant le silence sur Téhéran, Zahedan, Rasht ou le Kurdistan iranien. Cette dualité révèle que, dans ces récits, la « Palestine » est bien davantage un outil de construction identitaire et politique qu’un véritable objet de compassion. Un outil permettant à la fois de légitimer l’hostilité envers Israël et de fermer les yeux sur les crimes commis par des alliés idéologiques.

Dans ce contexte, le rôle de certaines célébrités et figures militantes est déterminant. Nombre d’entre elles, pourtant très vocales dans leur soutien à Gaza, n’ont jamais été disposées à condamner la République islamique — non par ignorance, mais en raison de la convergence des intérêts et des récits. En soutenant financièrement et militairement des groupes palestiniens extrémistes, la République islamique s’est imposée comme un pilier de ce discours anti-israélien. La condamner reviendrait à briser la cohérence d’un récit simple et populaire, dont les héros et les ennemis ont été désignés à l’avance.

Il faut ici être clair : transformer la Palestine en masque de l’antisémitisme politique ne rend aucun service au peuple palestinien ; au contraire, cela le prend en otage d’un jeu idéologique. De la même manière que la République islamique a sacrifié le peuple iranien à ses ambitions régionales, la souffrance des Palestiniens est consommée dans ces récits sans qu’aucune solution réelle et durable ne soit proposée pour leur avenir. Le cri pour Gaza, lorsqu’il s’accompagne du silence face à Téhéran, n’est plus un cri de justice ; c’est un cri de sélection.

Pour toute personne attachée à l’honnêteté morale, dévoiler ce masque est une nécessité. Non par hostilité envers d’autres peuples, ni par indifférence à la souffrance palestinienne, mais pour réintroduire l’éthique au cœur du politique. La solidarité humaine n’a de valeur que lorsqu’elle n’est pas sélective. La défense des droits humains n’a de sens que lorsqu’elle franchit les frontières idéologiques. Et la Palestine, si elle doit rester une cause humaine, doit être libérée de l’ombre de l’antisémitisme politique et de l’exploitation cynique opérée par des régimes tels que la République islamique.

Faute de quoi, ce qui subsiste n’est pas la défense des opprimés, mais la reproduction de la haine — une haine qui parle au nom de la Palestine, tout en sacrifiant la vérité et en offrant aux régimes répressifs la tranquillité nécessaire pour poursuivre leurs exactions.

Quand la souffrance devient hiérarchisée

Ce qui relie Gaza à Téhéran n’est pas une simple ligne géographique, mais un schéma intellectuel ; un schéma dans lequel les souffrances sont hiérarchisées, les victimes sélectionnées et le silence transformé en instrument politique. Dans ce modèle, les droits humains ne constituent plus un principe, mais une possibilité conditionnelle ; une possibilité activée uniquement lorsqu’elle s’accorde avec les récits dominants, les intérêts idéologiques et le confort psychologique des acteurs engagés.

Dans cette équation, l’Iran devient un point dangereux. Dangereux non pour le monde, mais pour les récits. Car le soulèvement national du peuple iranien bouleverse de nombreuses histoires préfabriquées : celles des régimes prétendument « anti-impérialistes », des résistances sans coût, des victimisations unilatérales. Voir l’Iran, c’est accepter l’idée qu’un gouvernement puisse être à la fois un oppresseur intérieur et un acteur apprécié par certains courants internationaux. Et cette acceptation est, pour beaucoup, insupportable.

C’est pourquoi le silence est choisi. Un silence qui ne naît pas de l’impuissance, mais de la peur de l’effondrement du sens. La peur que, si l’Iran est vu, si le nom du répressif est prononcé, si le lien entre les guerres par procuration et la misère intérieure est révélé, il ne soit plus possible de regarder le monde avec le même langage simpliste, les mêmes postures morales et les mêmes symboles recyclés.

Mais l’histoire se montre rarement clémente envers les silences. Les silences sélectifs, aussi rassurants qu’ils puissent paraître à court terme, deviennent à long terme des documents à charge ; des preuves de ceux qui ont vu et n’ont pas voulu voir, de ceux qui ont su et ont préféré ignorer. Pour le peuple iranien, cette lucidité n’est pas nouvelle. Depuis longtemps, les Iraniens ont appris à distinguer le slogan de la réalité, la compassion mise en scène de la responsabilité authentique.

Cet article ne vise ni à effacer la question palestinienne, ni à nier la souffrance d’aucun autre peuple. L’enjeu est de redonner à l’éthique son poids dans la politique. L’enjeu est cette question simple mais inconfortable : si les droits humains sont universels, pourquoi deviennent-ils conditionnels lorsqu’il s’agit de l’Iran ? Et s’ils sont conditionnels, qu’est-ce qui en fixe les limites : l’être humain ou l’idéologie ?

La réponse à cette question déterminera l’avenir des récits mondiaux. Et peut-être plus encore, elle révélera qui, dans les moments décisifs de l’histoire, s’est tenu du côté de la vérité — et qui, en toute conscience, a choisi le silence.

 

Ehsan Tarinia – Luxembourg
Écrit le 31 janvier 2026