
Je vous écris cette lettre sans formules de politesse, sans calcul diplomatique, sans ces « profondes préoccupations » sans coût réel qui, depuis des années, n’ont laissé au peuple iranien que des cendres. Car ce qui se déroule en Iran n’est pas une simple « crise interne » : c’est la répression organisée d’une nation — tirs à balles réelles, arrestations massives, torture, et coupure d’Internet pour dissimuler les crimes. Et par les mots que vous avez prononcés, vous ne vous êtes pas contenté d’observer : vous avez donné de l’espoir. Un espoir qui, s’il est abandonné sans suite, attachera votre nom, dans la mémoire historique d’un peuple, au sang — non comme auteur principal du crime, mais comme l’homme politique qui a fabriqué une « promesse » et, au moment d’agir, a choisi le recul.
Dans l’Iran d’aujourd’hui, le droit à la vie, la liberté d’expression, la liberté de rassemblement et le droit à un procès équitable — parmi les droits les plus fondamentaux en droit international — sont violés de manière massive et systématique. L’Iran est partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP/ICCPR) et est donc tenu de respecter notamment le droit à la vie (article 6), l’interdiction de la torture et des traitements inhumains (en lien avec les obligations de la Convention contre la torture), la liberté d’expression (article 19) et le droit de réunion pacifique (article 21). Au plan universel, la Déclaration universelle des droits de l’homme (notamment ses articles 3, 5, 19, 20 et 21) fixe des standards minimaux de conduite des États.
Or, le pouvoir iranien se situe précisément là où le droit international trace la « ligne rouge » : tirer sur des citoyens non armés, couper Internet pour plonger le terrain dans l’obscurité, arrêter et torturer pour étouffer les récits.
Il ne s’agit pas d’« erreurs » ni d’« excès des forces sur le terrain ». Quand un schéma se répète et que les instruments restent les mêmes, on est face à une politique d’État. Dans le vocabulaire du droit pénal international, lorsque des violations sont « généralisées ou systématiques » et dirigées contre une population civile, elles peuvent relever de la qualification de crimes contre l’humanité (concept reconnu en droit pénal international). Et surtout : dans de tels dossiers, le monde doit dépasser « l’expression du regret » et entrer dans le champ de la responsabilité et de la reddition de comptes.
Voici le point central, Monsieur Trump : vous n’avez pas parlé comme beaucoup d’hommes politiques occidentaux. Vous avez prononcé des phrases qui s’adressent directement au peuple, qui donnent des consignes et portent une promesse. Ce n’est plus une analyse : c’est un message direct.
Citation n°1 (Truth Social – 13 janvier 2026)
Vous avez écrit sur Truth Social :
“Iranian Patriots, KEEP PROTESTING - TAKE OVER YOUR INSTITUTIONS!!!… HELP IS ON ITS WAY.”
Cette phrase n’est pas un slogan vague. « KEEP PROTESTING » signifie : continuez. « TAKE OVER YOUR INSTITUTIONS » signifie : dépassez le stade de la protestation et envisagez la prise des institutions. Puis : « HELP IS ON ITS WAY » — l’aide est en route. Vous savez vous-même qu’un tel enchaînement, dans l’esprit d’un peuple sous les balles, produit l’idée d’un soutien concret.
Citation n°2 (discours / déclarations à Detroit – le même jour)
Des reportages indiquent que vous avez répété le même contenu dans des propos publics :
“To all Iranian patriots, keep protesting. Take over your institutions if possible… I’ve canceled all meetings… And all I say to them is help is on its way.”
La différence entre un responsable politique ordinaire et le président des États-Unis, c’est que sa parole n’a peut-être pas d’« effet juridique direct », mais elle a un effet politique réel — dans les calculs des États comme dans ceux du peuple.
Dans le même reportage de Reuters, lorsqu’on vous a demandé ce que vous entendiez par « aide », vous n’avez pas donné de réponse précise, déclarant en substance que les gens devaient le comprendre par eux-mêmes.
Mais, Monsieur Trump, le peuple iranien n’a plus le souffle nécessaire pour « résoudre des puzzles ». Il vit sous le feu. Lorsque vous prononcez une phrase qui élève le niveau d’attente, vous n’avez plus le droit de la laisser dans l’ambiguïté. Votre ambiguïté, pour l’Iran, signifie un espoir sans fondement. Et un espoir sans fondement, dans une société écrasée par la répression, coûte des vies — des vies réelles, pas des métaphores.
La critique commence exactement ici :
si vous n’aviez pas l’intention d’augmenter le coût de la répression pour le pouvoir iranien, si aucune action politique efficace n’était envisagée, pourquoi parler le langage de la promesse ? Vous auriez pu, comme beaucoup de responsables européens, prononcer une formule générale, ou au mieux publier un message et « condamner » — et s’arrêter là. Mais vous êtes allé au-delà ; et, par conséquent, votre responsabilité va au-delà.
Vous ne vous êtes pas contenté de dire que l’aide était en route. Une semaine plus tôt, vous avez publié des phrases dont la portée, pour les Iraniens, était plus lourde encore.
Citation n°3 (Truth Social – 2 janvier 2026)
Selon un reportage du Monde, vous avez écrit :
“If Iran shoots and violently kills peaceful protesters… the United States of America will come to their rescue.”
Puis vous avez ajouté :
“We are locked and loaded and ready to go.”
Ce n’est plus de la « compassion ». C’est une rhétorique qui crée l’attente d’une action. Même si vous souhaitez ensuite dire : « Je n’ai fait qu’avertir », la réalité est la suivante : dans l’esprit de personnes sous les balles, ces phrases se traduisent comme une promesse de soutien réel.
En droit international, certaines obligations sont si fondamentales qu’elles sont reconnues comme des normes impératives (jus cogens) ou des obligations envers tous (erga omnes). Lorsque des crimes graves et des violations massives se produisent, les États ne peuvent pas se déguiser en « neutres » par le silence. Le silence, dans les faits, signale au régime répressif que le coût demeure gérable.
Dans de telles situations, un principe simple s’impose :
lorsqu’un pouvoir a perdu sa légitimité par des violations flagrantes et ne se maintient que par la violence, les autres États ne doivent pas lui injecter, par leur comportement politique et diplomatique, une « légitimité artificielle ». C’est la logique discutée en droit autour de la non-reconnaissance des situations issues de violations graves — non comme slogan, mais comme règle de conduite face aux grandes violations.
Si vous voulez réellement vous tenir du bon côté de l’histoire, vous devez transformer ce principe en politique :
un non clair à la légitimité politique de la machine de mort.
Lorsqu’on dit « une action est en route », pour un peuple sous les balles, ce n’est ni un concept abstrait ni une formule publicitaire : c’est une promesse. Et si cette promesse ne devient pas une action tangible, elle ne produit pas seulement une profonde désillusion ; elle se paie en vies humaines et, finalement, rend la machine répressive plus audacieuse.
Nous ne savons pas — et ne pouvons pas savoir — ce que vous entendez exactement par « aide ». Mais nous savons ceci : lorsque ces mots sortent de la bouche du président des États-Unis, ils créent une attente. Et cette attente existe désormais. Le peuple iranien attend. L’histoire aussi.
Monsieur Trump,
il ne s’agit pas seulement de politique étrangère ; il s’agit de morale politique.
Vous n’avez pas dit au peuple iranien : « Je suis inquiet ». Vous avez dit : « continuez » et « l’aide est en route ».
Vous avez dit : si un massacre a lieu, « nous viendrons à leur secours ».
Vous avez dit : « nous sommes prêts ».
Quand un dirigeant parle avec un tel degré de clarté, il ne peut plus ensuite se réfugier derrière des phrases neutres. Si votre intention était seulement de jouer un rôle médiatique, vous n’avez pas le droit d’utiliser des mots que des personnes exposées à la mort comprennent comme une promesse.
Je ne vous accuse pas d’être l’auteur direct d’un crime. Le responsable des tueries est la République islamique. Celui qui appuie sur la gâchette, c’est le pouvoir iranien.
Mais la responsabilité morale et politique d’un espoir fabriqué sans garantie est autre chose.
Si, après de telles déclarations, vous n’entreprenez aucune action significative, cela s’inscrira dans la mémoire historique iranienne ainsi : l’homme qui a appelé à tenir bon, puis, lorsque les corps sont tombés dans la rue, s’est caché derrière les mots.
Et dans la langue de l’éthique publique, cela ressemble à une « main tachée de sang » — non comme verdict d’un tribunal, mais comme verdict de l’histoire.
Je le dis clairement : si cela arrive, vous vivrez avec ce jugement jusqu’à la fin de votre vie politique et personnelle, et les Iraniens ne se souviendront pas de vous avec gratitude — non par rancœur, mais par vérité éprouvée.
La République islamique n’est pas seulement une affaire interne entre un État et ses citoyens ; par sa nature idéologique, sa structure sécuritaire et son mode d’action, elle est devenue un facteur chronique d’instabilité régionale et internationale. Le danger qu’elle représente n’est pas une affirmation partisane, mais la conséquence observable de quarante années de pratiques.
Exportation de l’idéologie et des crises : dès son installation, le régime a compensé sa fragilité intérieure par l’ingérence extérieure, transférant tensions et violence via un réseau d’acteurs relais.
Normalisation de la violence comme instrument politique : prise d’otages de ressortissants étrangers, chantage politique, menaces contre la sécurité diplomatique comme outils de négociation — autant d’atteintes aux principes fondamentaux des relations internationales.
Dossier nucléaire et militarisation continue : opacité, violations d’engagements, instrumentalisation du nucléaire pour gagner du temps politique, transformant le dossier en levier de menace et d’extorsion — avec un risque réel de prolifération et de course aux armements.
Message global du coût nul de la répression : la brutalité interne envoie un signal au-delà des frontières : si la violence d’État n’a pas de prix, elle peut durer. Ce signal encourage d’autres régimes autoritaires et menace l’ordre mondial fondé sur les droits humains.
Affaiblissement durable des perspectives de stabilité au Moyen-Orient : chaque montée de pression intérieure est souvent suivie d’une exportation de crise vers l’extérieur, alimentant un cycle de tension et d’insécurité.
Pour toutes ces raisons, s’opposer à la République islamique n’est pas seulement un geste de solidarité envers les Iraniens : c’est une nécessité rationnelle pour la sécurité collective. Mettre fin à la survie politique de ce régime, c’est réduire une source permanente de crise, affaiblir un modèle de répression d’État et ouvrir la voie à un Iran qui pourrait devenir un partenaire responsable et prévisible de la communauté internationale.
Tant qu’elle tient, la République islamique constitue un danger actif, croissant — pour l’Iran comme pour le monde.
L’excuse habituelle des responsables politiques est : « Nous ne savons pas ce qui viendra après. » Cette excuse n’est plus recevable.
L’Iran après la République islamique n’est ni un inconnu menaçant ni un vide dont le monde devrait avoir peur. Au contraire : la fin de ce régime idéologique signifiera l’élimination de l’une des sources les plus chroniques d’instabilité régionale et internationale, et l’ouverture d’opportunités politiques, économiques et sécuritaires.
Une politique étrangère fondée sur l’intérêt national, non sur l’idéologie : la disparition d’un pouvoir qui se nourrit de crise réduira naturellement le niveau de menace pour les voisins et partenaires.
Un acteur responsable et prévisible : respect des engagements internationaux, transparence diplomatique, adhésion aux règles — non par luxe, mais par nécessité de reconstruction.
Désescalade sécuritaire : fin des réseaux relais, fin de la politique de prise d’otages, abandon du langage de la menace.
Partenaire économique fiable : ressources humaines et naturelles considérables, position géopolitique majeure, marché vaste — sous l’État de droit et la transparence, l’Iran peut devenir un moteur de croissance régionale.
La volonté libre du peuple comme base : les Iraniens ont déjà posé leurs lignes rouges :
un gouvernement séculier, fondé sur la séparation complète de la religion et de l’État ;
la préservation de l’intégrité territoriale : pas un millimètre du sol iranien ne doit être séparé ;
une démocratie réelle : élections libres, alternance, primauté du droit, justice indépendante.
La forme finale du régime — république ou monarchie constitutionnelle parlementaire — doit être déterminée par un référendum libre. C’est un droit du peuple, reconnu par le droit international : le droit à l’autodétermination.
Vous n’avez donc pas à vous inquiéter de la « forme du régime ». Vous devez seulement défendre le droit du peuple à choisir. C’est tout.
Ainsi, « le lendemain de l’Iran » n’est ni une menace ni un risque incalculable : c’est une opportunité — pour mettre fin au cycle de crise, ramener la rationalité dans la politique régionale, et voir émerger un pays qui exportera la stabilité et la coopération plutôt que la tension.
Le peuple iranien a aujourd’hui le droit de demander :
était-ce seulement des mots, ou un engagement politique ?
Nous ne savons pas ce que vous entendiez exactement par « l’aide est en route ». Mais nous savons une chose : le peuple iranien attend — non d’être « sauvé », mais de voir si l’espoir créé a un fondement ou non.
Si, aujourd’hui, aucune action proportionnée à l’ampleur de la catastrophe n’est entreprise, votre nom ne figurera pas aux côtés des défenseurs de la liberté, mais dans la longue liste de ceux qui pouvaient agir et ne l’ont pas fait. Cette épreuve concerne non seulement l’Iran, mais la crédibilité même de la prétention à un leadership moral dans le monde.
Cette lettre n’est pas une formule.
Et elle anticipe dès maintenant le jugement de demain :
l’histoire, parmi tous les mots, ne retient que l’action.
Ehsan Tarinia – Luxembourg
Rédigé le 15 janvier 2026
