
Ce que le peuple a subi n’était pas seulement un sursaut ou une protestation de rue ; c’était une blessure profonde infligée à la mémoire nationale — une blessure qui ne se refermera pas avec le temps. Car chaque mort, chaque vie fauchée, n’est ni un « chiffre » ni une « nouvelle ». Chacune est un monde effondré ; un nom derrière lequel se tient une mère tenant un cadre photo, un père dont la voix se brise la nuit, une sœur qui sursaute au moindre bruit de porte, un frère qui cherche un signe dans les couloirs bondés des hôpitaux, et un enfant qui comprend le sens de « il ne reviendra pas » bien avant l’âge. Les arrestations massives, la violence dans les lieux de détention et les pressions exercées sur les familles pour les réduire au silence et leur interdire même de porter le deuil signifient qu’ici, même la peine est rationnée ; même les larmes doivent tomber avec permission.
Et malgré tout cela, l’Iran n’a pas seulement pleuré ; l’Iran s’est tenu debout.
Je sais que ceux qui sont assis derrière des bureaux et regardent la tragédie depuis une distance sûre parlent en chiffres : combien de milliers ? combien de dizaines de milliers ? Mais la vérité, avant d’être une statistique, est une catastrophe humaine — une catastrophe dont les récits, à cause des coupures de communication et de la peur des témoins, parviennent au dehors en fragments, ensanglantés. Et pourtant, quel que soit le nombre avancé, une vérité demeure incontestable : tuer le manifestant a été une politique de réponse du pouvoir et de la personne même de Khamenei ; c’est la ligne rouge que l’histoire a tracée au sang, et qu’elle n’oubliera jamais.
En des jours comme ceux-là, une nation se réfugie de nouveau dans ses racines : dans « l’Iran » non comme une frontière sur une carte, mais comme un pacte historique. Le pacte de protéger la dignité humaine, le pacte de rendre à l’État sa place de service, le pacte de mettre fin au cycle de l’humiliation, de la peur et du mensonge. Cette révolution nationale — si l’on choisit de la nommer ainsi — n’est pas faite de slogans brefs et d’élans éphémères ; elle relève d’un chemin long et douloureux : un chemin qui traverse des maisons endeuillées, des prisons surpeuplées, des tombes sans nom, des larmes restées au fond de la gorge. Et c’est précisément pour cela qu’elle ne restera pas inachevée.
Et à vous qui mesurez chaque jour le vide : aucun mot ne peut alléger le poids de cet instant où l’on ouvre la porte pour apporter la nouvelle — ou pire encore, où l’on n’apporte aucune nouvelle et où l’on vous abandonne dans le purgatoire du « peut-être ». Aucune phrase n’effacera le cauchemar de la médecine légale, les appels sans réponse, ni les regards lourds de l’entourage. Mais une chose doit être dite, à haute voix, sans détour : votre douleur n’est pas privée ; c’est la douleur de l’Iran. Ce deuil est celui d’un peuple, et cette conscience est le premier pas pour que les noms ne se perdent pas et que le sang ne soit pas livré à l’oubli.
Nous n’avons pas le droit de réduire les morts à des « nouvelles d’hier ». Nous devons porter leurs noms, comme une lampe allumée, de main en main : dans les récits, dans les commémorations, dans l’art, dans la littérature, dans les archives et dans le chemin de la justice. Nous devons bâtir une mémoire telle que l’histoire ne puisse pas refermer ce sang avec un titre et passer son chemin.
Et à ceux qui sont encore dans la rue, ou dont le cœur bat avec la rue dans le silence des maisons, il faut dire : une révolution nationale n’est pas seulement l’instant de l’explosion ; c’est la continuité de l’espérance. Parfois dans le cri, parfois dans la grève, parfois dans la solidarité, parfois dans l’aide aux familles endeuillées, et parfois dans l’enregistrement de la vérité. Continuer, c’est refuser l’oubli ; et c’est précisément ce que tout pouvoir répressif redoute plus que tout : un peuple qui a de la mémoire.
Et puis il y a le silence — ce que certains ont appelé « neutralité ». Le silence n’est pas toujours noble. Parfois, il est le pseudonyme de la peur ; parfois, le masque du confort ; et, dans sa forme la plus sombre, une complicité propre, repassée, avec le crime. À l’époque où les rues d’Iran se remplissaient des noms de sa jeunesse et où la terre devenait témoin du sang, une partie des Iraniens de l’étranger a choisi de se taire ; non par ignorance — l’information avait franchi tous les filtres et toutes les censures — mais par calcul : calcul d’emploi, calcul de résidence, calcul d’image et de followers. Ainsi ont-ils mis la morale sur la balance de l’intérêt, et ils en sont sortis légers.
Ce silence n’était pas le silence de l’impuissance ; c’était un silence choisi. Un silence avec internet haut débit, avec une sécurité totale, avec des nuits sans cauchemars. Un silence derrière des fenêtres sûres, face à des rues qui ne brûlaient que dans les nouvelles. Ceux qui ont dit « nous sommes neutres » n’ont pas compris — ou n’ont pas voulu comprendre — que lorsqu’une balle est tirée, la neutralité est un mensonge. Quand une mère cherche le corps de son enfant, rester au milieu revient à tourner le dos. L’histoire n’inscrira pas ces gens parmi les sages, mais dans les marges de la honte.
Cette critique ne vise pas seulement des figures célèbres ou des universitaires prudents ; elle s’adresse plus largement à quiconque pouvait parler et n’a pas parlé, à quiconque avait une tribune et s’est tu, à quiconque a aimé l’Iran dans la nostalgie mais l’a laissé seul dans la réalité. Sachez-le : aucun exil ne devient honorable par le silence ; aucun CV ne reste blanc en fermant les yeux sur le sang ; aucune vie « normale » ne tient sur les épaules de l’oubli collectif. Les nations ne s’effondrent pas seulement par la défaite de leurs héros ; elles sont aussi enterrées par leurs spectateurs silencieux.
Et pourtant, il n’est pas trop tard. On peut briser le silence, choisir une position, prononcer les noms. L’histoire, contrairement à ce que croient ceux qui se sont retirés, continue de s’écrire. Mais si vous choisissez encore le silence, sachez que le jour où l’on vous demandera « où étiez-vous ? », aucune réponse ne sera plus lourde que celle-ci : « je pouvais, mais je n’ai pas voulu ».
Alors, que cette phrase soit notre dernier pacte : nous ne laisserons pas les noms des morts de la patrie tomber dans l’oubli ; non par respect de la mort, mais par amour de la vie ; non pour le passé, mais pour l’avenir ; non par vengeance, mais par justice — une justice qui viendra peut-être tard, mais qui, si un peuple tient debout, n’est pas impossible.
Vive l’Iran
