
Comprendre l’attitude des États vis-à-vis de la République islamique d’Iran sans tenir compte de la logique géopolitique et des calculs de puissance conduit à une analyse superficielle et incomplète. Dans le système international, les décisions ne se prennent pas sur la base d’un jugement moral, mais selon des critères de coût, de bénéfice, de stabilité, de prévisibilité et de contrôlabilité. Dans cette perspective, ce qui inquiète nombre d’acteurs régionaux et extra-régionaux n’est pas tant la République islamique en tant que régime idéologique et répressif, mais le scénario de son effondrement — un scénario susceptible de bouleverser l’ensemble de l’équilibre des forces au Moyen-Orient et dans le monde musulman.
Malgré sa nature anti-nationale, antidémocratique et génératrice de crises, la République islamique est devenue, en plus de quatre décennies, un acteur « institutionnalisé » de l’ordre régional. Ce régime, avec toutes ses politiques de tension, présente un schéma de comportement relativement prévisible : il crée des crises, s’approche du seuil de l’affrontement, puis entre dans une phase de négociation ou de retrait tactique, avant de reproduire de nouveau le cycle de la tension. Un tel comportement, coûteux certes, est néanmoins resté, pour de nombreux États, gérable.
À l’inverse, l’effondrement de la République islamique signifie l’entrée dans une phase d’incertitude — ce que la littérature en relations internationales appelle l’incertitude stratégique (Strategic Uncertainty). Dans cette situation émergent des questions fondamentales auxquelles aucune réponse immédiate et garantie n’existe :
Quelle force comblera le vide du pouvoir ?
Quelle sera l’architecture du nouvel État ?
Quelle trajectoire prendra la politique étrangère iranienne ?
Comment l’équilibre régional sera-t-il redéfini ?
C’est précisément cette ambiguïté stratégique qui inquiète de nombreux États. Pour des acteurs dépendants d’une stabilité — ou même d’une instabilité — jugée « maîtrisable », une dictature usée mais prévisible est souvent perçue comme moins coûteuse qu’une transformation profonde, imprévisible.
Sur le plan géopolitique, l’Iran n’est pas un pays « parmi d’autres » au Moyen-Orient. L’Iran est un État-civilisation : un pays doté de
une position géostratégique exceptionnelle (carrefour entre le Golfe, le Caucase, l’Asie centrale et le sous-continent indien) ;
une population importante et un capital humain élevé ;
d’immenses ressources énergétiques ;
et une longue tradition de construction étatique centralisée.
La République islamique, par son idéologie sectaire et ses politiques anti-développement, a en pratique neutralisé et contenu ces potentialités. Ainsi, l’Iran sous ce régime est moins une puissance pleinement réalisée qu’une puissance potentielle réprimée. C’est précisément avec cet Iran « contenu » que beaucoup d’acteurs régionaux se sont accommodés.
Or, l’après République islamique peut signifier la libération de ces capacités. Un Iran post-idéologique pourrait :
s’éloigner des logiques par procuration et des clivages sectaires ;
substituer l’intérêt national aux projets idéologiques ;
et remettre en cause l’ordre existant en tant qu’acteur autonome et rationnel.
Ainsi, dans les calculs géopolitiques, la question n’est pas d’abord de savoir à quel point la République islamique est répressive ou inefficace — pour beaucoup d’États, cela va de soi — mais de déterminer ce qui la remplacera, et si ce remplacement s’accordera avec l’ordre existant ou le déstabilisera.
Dans ce cadre, même des États considérés, en apparence, comme ennemis de la République islamique ne souhaitent pas nécessairement son effondrement brutal. Ils distinguent l’affaiblissement contrôlé de la chute totale. L’affaiblissement sert d’outil de négociation et de containment ; la chute, elle, ouvre une phase où les instruments classiques de contrôle perdent leur efficacité.
C’est pourquoi, lorsque l’on parle de l’opposition implicite ou ambivalente de certains pays à la chute de la dictature religieuse en Iran, il faut garder à l’esprit ce fait : dans la logique géopolitique, la stabilité relative d’un ordre défectueux est souvent préférée à la transformation radicale d’un ordre inconnu. Cette préférence ne découle pas d’un soutien à la République islamique, mais de la crainte des conséquences stratégiques de « l’après ».
Dans la littérature des relations internationales, la « stabilité » ne signifie pas nécessairement justice, développement ou légitimité. De nombreux ordres régionaux, dans l’histoire contemporaine, se sont construits autour d’acteurs qui, bien que destructeurs, répressifs ou inefficaces, sont devenus des pièces de l’équation sécuritaire en raison de leur prévisibilité et de leur rôle stabilisateur négatif. La République islamique d’Iran occupe précisément cette place : non pas comme force constructive, mais comme pilier négatif maintenant un équilibre fragile mais connu.
Dès son origine, la République islamique n’a pas été un État-nation « normal », mais un projet idéologique — un projet qui a structuré la politique étrangère non selon les intérêts nationaux de l’Iran, mais à partir de l’exportation d’idéologie, de la création de réseaux par procuration, et de la redéfinition de l’identité régionale. Pourtant, avec le temps, ce comportement idéologique est devenu modélisable et prévisible pour les acteurs régionaux et internationaux.
Au fil des décennies, le régime a reproduit un schéma relativement constant :
création de tensions contrôlées dans des zones périphériques ;
recours à des forces supplétives pour exercer une pression indirecte ;
approche du seuil d’un conflit direct sans le franchir totalement ;
puis basculement vers la négociation, un accord provisoire ou un retrait tactique.
Un tel schéma, tout en étant coûteux et déstabilisateur sur le plan humain et social, reste calculable pour les États. Beaucoup d’acteurs régionaux ont appris à « vivre » avec la République islamique : à la contenir, à en tirer des concessions, voire à utiliser son existence pour justifier leurs propres politiques intérieures et extérieures.
Dans ce cadre, la République islamique s’est transformée en une sorte d’« ennemi fonctionnel » : un ennemi dont l’existence, pour certains, n’est pas seulement une menace absolue, mais possède parfois une utilité stabilisatrice. Par exemple :
certains États arabes peuvent, en mettant en avant la menace iranienne, renforcer leurs alliances sécuritaires ;
la Turquie peut se présenter comme médiatrice ou puissance d’équilibrage ;
l’Occident peut poursuivre la logique pression–négociation comme instrument de gestion de crise.
Ainsi, la République islamique est devenue une composante de l’écosystème de crise au Moyen-Orient — un écosystème dont divers acteurs profitent, chacun à sa manière, même lorsqu’ils le condamnent sur le plan discursif.
Le point clé est le suivant : l’effondrement de la République islamique ne signifierait pas seulement la disparition d’un acteur, mais l’effondrement d’un des piliers de l’ordre existant — un pilier certes négatif et pourri, mais qui a conservé son poids dans l’équation. Sa disparition pourrait déclencher une chaîne de réactions imprévisibles :
effondrement ou radicalisation des réseaux par procuration ;
compétition directe entre puissances régionales pour combler le vide ;
modification des règles du jeu sécuritaire dans le Golfe, au Levant, et au-delà.
Pour de nombreux États, ce scénario est jugé plus risqué que la continuité d’un état mauvais mais familier. C’est pourquoi l’on observe, en pratique, une tendance implicite à préserver le statu quo — une tendance qui se traduit par des politiques ambivalentes, une gestion de crise plutôt qu’une résolution, et une préférence pour le « containment » plutôt que pour la transformation.
Dans ce contexte, malgré ses faiblesses structurelles, la crise de sa légitimité interne et son épuisement économique, la République islamique continue de jouer son rôle d’acteur perturbateur mais stabilisateur négatif. Ce rôle ne s’explique pas par une force intrinsèque du régime, mais aussi par l’absence, dans les calculs de nombreux acteurs extérieurs, d’une alternative nationale claire et consolidée.
En conséquence, l’approche géopolitique de la République islamique se forme souvent non pas à partir du destin du peuple iranien, mais à partir de la fonction du régime dans la préservation d’un équilibre régional instable — un équilibre anti-humain et anti-développement, mais encore jugé « tolérable » par certaines puissances.
Les relations du monde arabe avec la République islamique d’Iran ne peuvent pas être expliquées uniquement par une hostilité idéologique ou par des rivalités sécuritaires conjoncturelles. Elles relèvent d’un mélange complexe : une haine politique de Téhéran version République islamique, et, simultanément, une peur stratégique de l’Iran en tant que puissance historique et civilisationnelle. Cette dualité éclaire le comportement contradictoire — parfois volontairement ambigu — de nombreux États arabes face à la question de la survie ou de la chute du régime.
Sur le plan visible, la République islamique est, pour une grande partie du monde arabe, un adversaire idéologique et sécuritaire : un régime qui, par l’exportation de sa révolution, le soutien à des milices confessionnelles et l’ingérence dans des pays arabes, a alimenté une instabilité chronique en Irak, au Liban, au Yémen et en Syrie. Ces interventions ont non seulement affaibli la souveraineté des États arabes, mais aussi aggravé les fractures religieuses et sociales. De ce point de vue, la haine de Téhéran — dans l’opinion publique comme chez les élites politiques arabes — est réelle et profondément enracinée.
Pourtant, cette haine ne se traduit pas automatiquement par un soutien à l’effondrement de la République islamique. La raison de cette contradiction se trouve à un niveau plus profond : la peur de l’Iran, non en tant que régime, mais en tant qu’État-nation historique.
La République islamique, malgré ses aventures régionales, a enfermé l’Iran dans un cadre idéologique et confessionnel. Dans ce cadre, l’Iran est moins perçu comme une puissance civilisationnelle que comme le chef d’un axe chiite et un acteur par procuration. Cette définition, pour les États arabes — en particulier ceux du Golfe — est coûteuse, certes, mais contenable : une menace que l’on peut gérer au moyen d’alliances sécuritaires, du soutien occidental et d’outils économiques.
Mais le scénario d’un « Iran après la République islamique » est d’une nature différente. Un Iran libéré de l’idéologie religieuse pourrait :
abandonner les conflits confessionnels et ramener la compétition au terrain géopolitique et à celui des intérêts nationaux ;
redéfinir son rôle régional en s’appuyant sur sa population, ses ressources, sa géographie et son héritage étatique ;
devenir, au lieu d’un acteur par procuration ou d’un facteur de crise, une puissance indépendante et structurante.
Pour nombre d’États arabes, un tel Iran serait plus inquiétant qu’une République islamique isolée et sanctionnée. Ici, la crainte ne naît plus des slogans idéologiques, mais du retour d’un équilibre historique des puissances.
De surcroît, un Iran national et laïc pourrait constituer un modèle politique « dangereux » pour les sociétés arabes — un modèle montrant que :
un État moderne est possible sans s’adosser à une légitimité religieuse ou tribale ;
le développement et la stabilité peuvent s’appuyer sur l’État-nation, et non sur une autorité héréditaire ou sécuritaire ;
une relation équilibrée avec le monde n’équivaut pas nécessairement à une dépendance.
Un tel modèle représente, notamment pour des régimes dont la légitimité repose sur la rente pétrolière, des structures de pouvoir fermées ou un soutien extérieur, une menace douce mais profonde.
Ainsi, le comportement de nombreux pays arabes peut être lu comme une dualité stratégique : dans le discours politique, la République islamique est condamnée ; mais dans la pratique, les politiques sont souvent ajustées de manière à éviter son effondrement complet et soudain. Cette ambivalence apparaît dans le soutien limité aux pressions internationales, dans une préférence pour des négociations discrètes, et dans la volonté de gérer la tension plutôt que d’en traiter les causes.
Sous cet angle, le monde arabe se heurte à une contradiction fondamentale : il ne veut pas de la République islamique, mais il redoute aussi l’Iran qui pourrait émerger après elle. Cette peur n’est pas un produit de propagande ; elle reflète une réalité historique inscrite dans la mémoire politique régionale : l’Iran, lorsqu’il a été cohésif et affranchi d’idéologies épuisantes, a souvent été capable de modifier en profondeur les rapports de force.
La Turquie des dernières décennies, particulièrement sous la direction de Recep Tayyip Erdogan, constitue un exemple emblématique de ce que la science politique désigne comme « autoritarisme électoral » (Electoral Authoritarianism). Dans ce modèle de gouvernance, les élections sont maintenues comme instrument de légitimation, tandis que les institutions démocratiques, l’indépendance de la justice, la liberté des médias et la concurrence politique réelle sont progressivement affaiblies ou neutralisées. Erdogan, s’appuyant sur un mélange d’islam politique, de nationalisme offensif et de populisme, a transformé la république laïque turque en un système de plus en plus personnel et centralisé.
Dans un tel cadre, la façon dont Ankara regarde l’Iran et les évolutions possibles après la République islamique n’est pas seulement une affaire de politique étrangère : elle reflète aussi des inquiétudes internes et idéologiques propres au projet erdoganien. La République islamique, malgré ses antagonismes avec la Turquie, reste un régime islamiste autoritaire — un modèle que, pour Erdogan, on peut juger indésirable, mais familier et donc cohabitable. En revanche, l’émergence d’un Iran laïc, national et reconstruit autour d’un État moderne représenterait une menace multidimensionnelle pour son projet.
Depuis des années, Erdogan cherche à imposer la Turquie comme leader du monde sunnite et acteur central de l’islam politique — un projet souvent associé au néo-ottomanisme. Dans ce récit, la Turquie se présente comme médiatrice entre Orient et Occident, et comme modèle de gouvernance pour les sociétés musulmanes. Mais ce récit dépend fortement de l’échec, ou de l’inefficacité, des modèles alternatifs. Un Iran laïc et performant pourrait le remettre en cause de manière structurelle.
Un Iran post-République islamique, s’il se reconstruit sur la laïcité politique, l’État de droit et l’intérêt national, serait capable de :
montrer que développement, souveraineté et stabilité ne dépendent pas nécessairement de l’islam politique ;
réhabiliter le modèle de l’État-nation moderne au cœur du monde musulman ;
affaiblir le récit d’Erdogan sur la « nécessité » d’une direction politico-religieuse nationaliste.
C’est précisément là que commence la crainte d’Erdogan : pour un dirigeant autoritaire dont la légitimité repose sur l’articulation entre religion, identité et pouvoir personnel, l’apparition d’un voisin puissant fondé sur un modèle laïc et national constitue non seulement un rival externe, mais aussi une menace interne douce — susceptible d’inspirer l’opposition, des élites mécontentes et la jeunesse turque.
Sur le plan géopolitique, un Iran laïc pourrait également contester la Turquie dans des zones qu’Ankara considère comme relevant de sa sphère d’influence : le Caucase du Sud, l’Asie centrale, les corridors énergétiques, voire le monde turcique. La République islamique, du fait de son isolement international et de ses contraintes structurelles, n’a pas pleinement exploité ses capacités dans ces espaces. Mais un Iran post-idéologique, disposant d’une diplomatie active, d’une économie dynamique et d’une légitimité interne, pourrait devenir un acteur majeur — une perspective difficilement acceptable pour la Turquie d’Erdogan.
C’est pourquoi la politique turque vis-à-vis de la République islamique repose souvent davantage sur la gestion de crise que sur une volonté de transformation radicale. Dans les faits, Ankara n’accueille pas favorablement un affaiblissement excessif ou un effondrement soudain du régime iranien. Les coopérations économiques, les contournements de sanctions et les positions ambiguës lors de crises régionales traduisent la préférence d’Erdogan pour un voisin affaibli mais prévisible.
Enfin, l’expérience intérieure turque montre qu’Erdogan redoute toute évolution régionale capable de délégitimer l’islam politique. La chute d’une dictature religieuse en Iran, sous l’effet d’un mouvement national et laïc, enverrait un message symbolique puissant : celui du déclin de l’alliance entre religion et pouvoir. Or ce message contredit directement les intérêts et la survie politique d’Erdogan.
Ainsi, on peut soutenir que l’inquiétude principale de la Turquie d’Erdogan ne concerne pas tant l’instabilité de court terme, mais l’émergence à l’est d’un rival idéologique et civilisationnel — un rival qui, en redéfinissant puissance, développement et légitimité dans le monde musulman, pourrait fragiliser de l’intérieur le projet autoritaire néo-ottoman.
L’un des arguments majeurs avancés par des États régionaux et extra-régionaux pour s’opposer à l’effondrement brutal de la République islamique est la crainte de voir se reconstituer des menaces transnationales : داعش (Daech), des réseaux jihadistes salafistes, et de nouvelles formes d’extrémisme violent. Cette crainte, associée dans la littérature sécuritaire à la notion de vide de pouvoir (Power Vacuum), est devenue un instrument central pour justifier la préservation du statu quo au Moyen-Orient.
Les expériences des deux dernières décennies en Irak, en Syrie et en Libye — notamment après l’effondrement ou l’affaiblissement des États centraux autoritaires — sont constamment mobilisées comme exemples d’alerte. Dans ce récit, la chute d’un régime répressif, en l’absence d’une alternative cohérente et légitime, peut conduire à :
l’effondrement des structures sécuritaires ;
la libération de violences jusqu’alors contenues ;
l’émergence d’acteurs armés non étatiques,
créant un terrain favorable à des groupes tels que Daech.
Daech n’est pas seulement une organisation terroriste ; il est le produit d’une combinaison de facteurs structurels : effondrement de l’État-nation, destruction des institutions modernes, polarisation identitaire, et interventions extérieures sans vision à long terme. À partir de là, de nombreux analystes sécuritaires occidentaux et régionaux envisagent l’Iran comme potentiellement exposé à un risque comparable : un pays vaste, divers et stratégique, où l’instabilité pourrait produire des effets au-delà des frontières.
Cependant, cette lecture confond souvent « effondrement de l’État » et « transition politique ». La République islamique a cherché à imposer l’idée que sa chute équivaudrait au chaos, à la fragmentation et au terrorisme — se présentant ainsi comme un « rempart sécuritaire » face à Daech et au jihadisme. Ce récit, surtout après l’expansion de Daech en Irak et en Syrie, a influencé une partie de l’opinion publique et même certains milieux sécuritaires internationaux.
Or la réalité est que la République islamique n’a pas été un obstacle structurel au jihadisme ; dans certains cas, elle a même contribué à recréer les conditions de l’extrémisme en alimentant indirectement des crises confessionnelles. Les politiques sectaires, le soutien à des milices religieuses et l’affaiblissement des États nationaux dans la région ont favorisé la montée de groupes jihadistes sunnites, dont Daech. En ce sens, la République islamique a été une partie du problème, plutôt qu’une solution.
Néanmoins, pour de nombreux États — en particulier en Occident et parmi les voisins régionaux de l’Iran — la crainte d’un scénario « pire » pèse lourd. Ils redoutent qu’en cas de chute brusque du régime, des réseaux extrémistes — salafistes, jihadistes, ou même des formes radicalisées de forces par procuration existantes — exploitent un vide sécuritaire. Cette inquiétude est accentuée par la géographie iranienne, l’étendue des frontières et la diversité ethnique et religieuse du pays.
Dans ce cadre, « Daech » devient moins une réalité déjà présente en Iran qu’un cauchemar géopolitique dissuasif — un cauchemar que la République islamique et certains acteurs extérieurs utilisent chacun à leur manière pour justifier des politiques conservatrices. Pour le régime, c’est un outil de légitimation sécuritaire ; pour les États étrangers, un prétexte pour préférer une stabilité relative à une transformation radicale.
Le point essentiel est pourtant le suivant : les menaces transnationales naissent moins de la liberté ou du changement que de l’absence d’un État national légitime et responsable. Le jihadisme prospère dans un vide où :
les institutions modernes se sont effondrées ;
l’identité nationale a été affaiblie ;
la violence est devenue le seul langage politique.
L’Iran, contrairement à nombre de pays touchés par Daech, possède une tradition historique de construction étatique, une identité nationale enracinée et une société civile potentiellement solide. Ignorer cette différence et réduire la question iranienne au scénario irakien ou syrien revient à une simplification sécuritaire souvent alignée sur des objectifs politiques.
Au final, la menace de Daech et du jihadisme devient, dans les calculs géopolitiques, un facteur permettant de suspendre le changement : un facteur qui autorise les États à éviter la question difficile « comment doit se faire la transition ? » et à s’en remettre, à la place, au maintien d’un ordre défectueux mais familier.
Aux yeux de nombreux États occidentaux, et d’une part significative du monde musulman, la question iranienne n’est pas pensée d’abord en termes de démocratie, de droits humains ou de volonté du peuple iranien, mais à travers une notion-clé : la « stabilité ». Une stabilité comprise, le plus souvent, non comme un idéal, mais comme la prévention des pires scénarios possibles. Dans cette logique, même un ordre inefficace, répressif et corrompu peut être jugé « acceptable » s’il empêche la région de basculer dans un chaos généralisé.
Pour l’Occident — et en particulier pour l’Europe — l’Iran s’inscrit dans une équation sécuritaire et économique complexe. Les préoccupations se structurent autour de priorités bien identifiées :
la sécurité énergétique et la continuité des flux de pétrole et de gaz ;
la prévention de vagues migratoires massives ;
l’endiguement du terrorisme transnational ;
et le maintien d’un minimum d’ordre dans l’une des régions les plus sensibles du monde.
Dans ce cadre, la République islamique, malgré son hostilité idéologique envers l’Occident, est devenue un acteur avec lequel on négocie, que l’on sanctionne, tout en cherchant, paradoxalement, à éviter son effondrement total. Des politiques comme la « pression maximale » ou la « diplomatie nucléaire » prennent précisément sens dans cette perspective : non pour transformer le régime en profondeur, mais pour gérer son comportement.
Dans l’esprit de nombreuses capitales occidentales, une chute brutale de la République islamique, sans garantie d’une alternative claire, pourrait déclencher une chaîne de crises dont le coût toucherait directement l’Europe et ses alliés. Les expériences irakienne après 2003 et libyenne après 2011 demeurent présentes dans la mémoire stratégique occidentale : elles ont montré que renverser une dictature, sans architecture politique pour l’après, peut engendrer une instabilité chronique et des menaces sécuritaires de long terme.
Dans le monde musulman également, l’approche dominante est souvent conservatrice et orientée vers la préservation du statu quo. Beaucoup d’États y sont eux-mêmes confrontés à des crises de légitimité, à des fractures entre État et nation, et à des pressions sociales. Dans un tel contexte, la chute d’une grande dictature religieuse comme la République islamique pourrait :
remettre en cause, de manière structurelle, la légitimité de l’islam politique ;
poser frontalement la question : pourquoi la religion devrait-elle être un instrument de gouvernance ?
et activer des dynamiques de revendications analogues dans d’autres sociétés.
De ce point de vue, la République islamique, dans chacun de ses échecs et de ses crises, joue pour certains régimes musulmans le rôle d’un « contre-exemple dissuasif » : un modèle sur lequel on peut projeter les dysfonctionnements, sans que les fondations mêmes du pouvoir religieux ou autoritaire soient mises en accusation.
Par ailleurs, l’Occident est durablement confronté à une contradiction structurelle dans sa politique moyen-orientale : d’un côté, des valeurs proclamées — démocratie et droits humains ; de l’autre, des intérêts durs — sécuritaires et économiques. Aux moments décisifs, ce sont le plus souvent ces intérêts durs qui l’emportent. Il en résulte un pragmatisme froid, où une stabilité — ou une instabilité contrôlée fondée sur la répression — est préférée à une transformation politique profonde.
Dans cette perspective, l’Iran sous la République islamique, malgré son hostilité idéologique, est devenu une pièce d’un ordre gérable. Du fait de sa faiblesse économique, de ses tensions internes et de son isolement international, le régime est contenu : il ne peut pas renverser l’ordre mondial, mais il peut continuer à jouer le rôle d’un acteur perturbateur sous contrôle.
À l’inverse, un Iran post–République islamique, s’il se construit sur une légitimité populaire, une cohésion nationale et une politique étrangère indépendante, pourrait sortir des cadres traditionnels de l’endiguement. Un tel Iran ne serait pas nécessairement l’ennemi de l’Occident, ni un allié docile ; il serait un acteur qui définit ses intérêts — et qui, dans de nombreux dossiers, pourrait ne pas s’aligner sur l’ordre existant. Cette indépendance imprévisible inquiète parfois davantage que la présence d’un adversaire faible et contrôlable.
Ainsi, l’idée de « stabilité à tout prix » devient un point de convergence tacite entre une partie de l’Occident et certains États du monde musulman : un point où la volonté des peuples, la transition démocratique et la reconstruction des États-nations passent au second plan, au profit de politiques de suspension, de gestion de crise et de préservation du statu quo.
Parmi tous les scénarios évoqués pour l’avenir de l’Iran, ce qui rend le plus sensibles les acteurs régionaux et extra-régionaux n’est pas seulement la chute de la République islamique, mais la possibilité d’une transition nationale cohérente portée par un leadership identifiable. Dans ce contexte, le rôle du prince Reza Pahlavi, en tant que figure nationale, laïque et supra-idéologique, occupe une place particulière : une place susceptible de remettre en cause, de façon structurelle, l’ordre malade fondé sur la crise permanente.
L’importance du prince Reza Pahlavi ne se réduit pas à son lien familial avec le régime précédent ; elle tient à sa ligne politique et à sa fonction dans l’espace opposant. Il est devenu, pour une partie significative de l’opinion, le symbole de la continuité de l’État-nation moderne iranien, du sécularisme politique et d’un pont entre l’histoire de la construction étatique et l’horizon démocratique. Or c’est précisément cette combinaison qui inquiète certains acteurs extérieurs : elle rend crédible le comblement du vide de pouvoir par une alternative nationale et légitime.
Pour l’ordre régional actuel, le danger principal n’est pas la disparition d’un régime, mais l’émergence d’un État-nation efficace. La République islamique, malgré ses crises, a fait de l’Iran un acteur idéologique, isolé, largement contenu. Le projet que représente le prince Reza Pahlavi insiste, au contraire, sur le retour de la politique au centre des intérêts nationaux, de l’État de droit et d’une interaction équilibrée avec le monde. Une telle transformation pourrait faire basculer l’Iran du statut de « dossier sécuritaire » à celui d’acteur déterminant.
Géopolitiquement, ce changement serait majeur. Un Iran national et laïc pourrait :
sortir les relations régionales des cadres confessionnels ;
substituer la diplomatie à la politique par procuration ;
reconstruire simultanément, grâce à une légitimité interne, sa puissance douce et sa puissance dure.
Cette capacité constitue une menace directe pour un ordre fondé sur des équilibres négatifs — un ordre dans lequel un Iran faible et en crise a souvent paru plus « supportable » qu’un Iran puissant et souverain.
De plus, le prince Reza Pahlavi a une portée symbolique qui dépasse la politique quotidienne : il incarne l’idée que la sortie d’une dictature religieuse ne conduit pas mécaniquement au chaos, à la guerre civile ou au radicalisme. Ce message, après les traumatismes régionaux, inquiète certains gouvernements, car il fragilise l’un de leurs principaux arguments pour justifier un soutien implicite au statu quo.
Pour des régimes autoritaires — religieux comme la République islamique ou hybrides comme la Turquie d’Erdogan — l’émergence d’un tel modèle est dangereuse, car elle démontre que :
la légitimité peut venir du peuple, et non d’une idéologie ;
un État moderne peut durer sans répression systématique ;
l’identité nationale peut remplacer la mobilisation religieuse ou sécuritaire.
Dans ce cadre, la réserve froide, voire l’opposition implicite, de certains acteurs extérieurs face à la montée en visibilité du prince Reza Pahlavi ne relève pas nécessairement d’un jugement personnel sur lui, mais des conséquences structurelles du projet qu’il représente : un projet capable de délégitimer un ordre fondé sur la crise, la désignation d’ennemis et la gestion perpétuelle des tensions.
Par ailleurs, sa capacité à créer des passerelles entre l’intérieur et l’extérieur du pays, entre forces laïques et nationales, et avec une partie de la communauté internationale, lui confère une position rare dans l’opposition iranienne. Pour des acteurs habitués à l’absence d’alternative cohérente, cela revient à briser une hypothèse centrale : celle selon laquelle « après la République islamique, il n’y aurait que le chaos ».
Ainsi, le prince Reza Pahlavi n’est pas seulement une personne : il est une possibilité politique — une possibilité susceptible de déranger des équilibres installés, d’affaiblir des justifications sécuritaires, et de placer l’ordre régional malade face à de nouvelles questions, plus difficiles.
Au-delà des divergences idéologiques, des rivalités régionales et des antagonismes de façade, il existe un point commun tacite mais déterminant : la peur d’un peuple iranien réveillé. Cette peur ne se limite ni à la République islamique, ni à un seul pays ou bloc ; elle s’enracine plus profondément dans l’architecture politique du Moyen-Orient, et jusque dans les calculs des puissances extra-régionales.
Ce qui rend certains États arabes, la Turquie d’Erdogan, une partie du monde musulman et même certains gouvernements occidentaux prudents, hésitants ou conservateurs face à la chute de la dictature religieuse iranienne n’est pas la défense d’un régime usé : c’est la crainte du retour du peuple comme acteur principal de l’histoire. Car un peuple iranien libéré de l’idéologie, de la répression et de la politique par procuration pourrait redéfinir non seulement son destin, mais aussi les équations régionales.
La République islamique, malgré son inefficacité et sa violence structurelle, a rempli une fonction pour l’ordre existant : maintenir l’Iran dans un état de crise permanente. Un Iran occupé par la survie plutôt que par le développement ; gouverné par l’idéologie plutôt que par l’intérêt national ; enfermé dans la fabrication d’ennemis plutôt que dans la construction de l’État.
Or un peuple éveillé brise cette mécanique. Un peuple éveillé ne se laisse plus enfermer dans les oppositions chiite/sunnite, Est/Ouest, ni dans la logique des procurations et des crises. Il réclame un État responsable, une politique rationnelle et un retour à une place normale dans l’histoire et la géographie. Cette exigence est, pour certains pouvoirs, plus inquiétante que n’importe quel slogan idéologique, n’importe quelle tension contrôlée.
La peur d’un peuple éveillé est le fil invisible qui :
relie la prudence des États arabes à l’ambivalence ;
pousse l’autoritarisme d’Erdogan vers une politique double à l’égard de l’Iran ;
conduit une partie du monde musulman à préserver implicitement l’ordre en place ;
et pousse l’Occident à préférer une stabilité injuste à une transformation profonde.
Dans cette perspective, le problème central n’est ni la République islamique, ni même Khamenei. Le problème est la fin d’un ordre fondé sur la répression, la crise et la mise au silence des nations. Or la renaissance d’un peuple iranien doté d’une mémoire historique, d’une identité nationale et d’une tradition d’État rend cet ordre fragile.
Un peuple éveillé ne se neutralise pas durablement par des sanctions, des coalitions militaires ou l’ingénierie de crises. Il pose des questions auxquelles l’ordre existant peine à répondre : pourquoi le pouvoir ne serait-il pas responsable ? pourquoi la religion devrait-elle gouverner ? pourquoi les nations n’auraient-elles pas droit à leur destin ?
C’est pourquoi l’on observe moins une opposition à la chute d’une dictature qu’une résistance à la renaissance d’une politique nationale. Une résistance qui sait que si ce peuple revient sur la scène, les justifications sécuritaires et idéologiques perdront une partie de leur efficacité.
Et pourtant, malgré les calculs géopolitiques et les peurs fabriquées autour du « lendemain », une vérité demeure : aucun ordre ne peut durablement survivre contre la volonté des peuples. Ce que l’on vend parfois comme « stabilité » n’est souvent qu’une suspension de crise ; mais l’histoire iranienne a appris que la suspension n’est pas un destin : c’est un passage.
L’espoir n’est pas une rêverie : c’est une capacité — la capacité d’un peuple à reconstruire ses institutions, à ramener la politique au centre de l’intérêt national, et à transformer l’Iran d’un champ de crise en un pôle de stabilité et de développement. Avec une direction nationale, un capital humain considérable, une mémoire historique, une culture de construction étatique et des continuités civilisationnelles, l’Iran peut, après cette période, non seulement traverser les ruines, mais bâtir un nouvel ordre fondé sur la loi, la dignité humaine et la rationalité politique.
Si certains acteurs régionaux craignent un Iran libre, cette crainte est déjà la preuve qu’un Iran libre est possible : un Iran défini non par la haine et la délégation, mais par l’efficacité, la diplomatie, l’économie et la dignité nationale. L’avenir commence lorsque le peuple redevient propriétaire de sa voix — et cette voix, quelle que soit la répression, ne s’éteint pas.
L’espoir, c’est l’instant où la politique redevient nationale ;
et où l’Iran redevient l’Iran.
Vive l’Iran
