Le populisme des micro-célébrités et la politique de la « revendication personnelle »

Critique d’un nouveau type émergent au sein de la diaspora iranienne

De la migration biologique à la migration symbolique

Pour de nombreuses personnes, la migration ne se résume pas au franchissement d’une frontière géographique. Dans son sens le plus simple, migrer signifie un changement des conditions de vie. L’individu quitte un environnement marqué par de fortes contraintes politiques, économiques et sécuritaires pour entrer dans un espace où la liberté d’expression, la sécurité individuelle et la possibilité de participation sociale sont plus étendues. Cette étape peut être qualifiée de migration biologique, c’est à dire la sauvegarde de la vie quotidienne face à la pression directe du pouvoir.

Mais parallèlement à ce déplacement, une autre forme de migration se produit, souvent moins visible. La migration symbolique correspond à un changement de position dans l’ordre de la visibilité, de la reconnaissance et du sens. Une personne qui, dans la société d’origine, était un individu ordinaire, employé, commerçant ou citoyen sans tribune, se retrouve dans la société d’accueil confrontée à un espace où la voix peut croître bien plus rapidement que le savoir ou l’expérience.

Les réseaux sociaux accélèrent cette migration symbolique. Les algorithmes apprennent à l’individu que la visibilité dépend de la radicalité, de la simplification et de l’émotion, et non de la profondeur ou de la précision. Dans ces conditions, être vu est progressivement confondu avec être important. L’individu croit que sa position sociale a changé, alors que seule l’attention portée à sa personne a augmenté.

C’est précisément à ce stade que se crée le terrain propice au narcissisme de plateforme. Le narcissisme de plateforme désigne, en termes simples, la dépendance de l’identité individuelle aux retours des autres dans l’espace numérique. Peu à peu, l’individu en vient à croire que, puisqu’il est visible, il a le droit de juger, et que, puisqu’il est écouté, il détient une légitimité politique. La frontière entre opinion personnelle et analyse politique disparaît alors.

Lorsque la migration symbolique s’opère sans conscience de soi, l’individu peut passer du statut de citoyen libre à celui de commentateur illusionné. Il ne perçoit plus la politique comme un domaine complexe impliquant des coûts réels, mais comme une scène destinée à consolider sa propre image. Dans cette situation, la critique politique ne vise plus à comprendre la réalité, mais devient un outil pour préserver une position symbolique aux yeux du public.

L’erreur centrale transformer le capital de plateforme en autorité politique

L’une des erreurs les plus fondamentales observables dans l’espace politique des réseaux sociaux consiste à confondre le capital de plateforme avec l’autorité politique. Le capital de plateforme correspond au degré de visibilité, au nombre d’abonnés et au volume de réactions. L’autorité politique, en revanche, repose sur une combinaison de savoir, d’expérience et de responsabilité. Ces deux notions ne sont ni équivalentes ni nécessairement alignées.

Dans les réseaux sociaux, il est bien plus facile d’être visible que de savoir. Une personne peut, à travers des contenus émotionnels, agressifs ou grand public, rassembler rapidement une audience sans posséder une compréhension approfondie de la politique, de l’histoire ou des structures du pouvoir. Mais cette visibilité engendre progressivement l’illusion d’une capacité d’analyse et d’un droit à juger des questions majeures.

Cette erreur s’aggrave lorsque les plateformes récompensent l’émotion et la vitesse plutôt que l’exactitude et la rigueur. Les contenus qui simplifient, polarisent ou ciblent des individus sont davantage mis en avant. L’individu habitué à cette logique finit par concevoir la politique non comme un champ complexe, mais comme une arène de compétition pour capter l’attention.

L’autorité politique suppose la compréhension des contraintes. La politique ne se limite pas à l’expression d’opinions, elle implique la prise de décision dans des conditions d’incertitude, de coût et de conséquences. Celui qui ne dispose ni d’expérience institutionnelle ni de savoir méthodique ignore généralement ces contraintes et émet ainsi des jugements définitifs. La certitude remplace alors la compréhension.

Lorsque le capital de plateforme se transforme en autorité politique, la critique politique change également de nature. Elle ne vise plus à clarifier les enjeux ou à corriger une trajectoire, mais devient un moyen de consolider la position personnelle de l’individu auprès de son public. La politique se transforme en contenu et la responsabilité en est évacuée.

Psychologie de l’illusion d’autorité narcissisme réduit foule immense

L’illusion d’autorité ne naît généralement pas d’un brusque accroissement du pouvoir réel, mais d’une modification progressive de la perception de soi. L’individu constate que ses propos sont entendus, qu’ils suscitent des réactions et qu’ils sont partagés. Ces retours génèrent peu à peu un sentiment d’importance qui, s’il n’est pas maîtrisé, se transforme en sentiment de droit. L’individu en vient à penser que, puisqu’il est entendu, il doit également être décisionnaire.

La psychologie explique ce phénomène par le narcissisme. Le narcissisme désigne une fixation excessive sur l’image mentale que l’on a de soi, non sur le soi réel, mais sur celui que l’on souhaite montrer aux autres. Dans les réseaux sociaux, cette image est constamment renforcée, car chaque mention ou commentaire agit comme une récompense qui accroît le sentiment de valeur personnelle.

Ici, le narcissisme n’est ni spectaculaire ni bruyant, mais discret et continu. L’individu peut ne disposer d’aucun pouvoir ou statut particulier dans la vie réelle, mais il se retrouve dans l’espace numérique entouré d’une foule. Cette foule conduit à une mauvaise estimation de son propre poids. Il croit que l’audience équivaut à l’influence et que l’influence équivaut à la légitimité.

Dans cette situation, la tolérance à la critique diminue. Toute opposition est perçue non comme une opportunité de correction, mais comme une attaque personnelle. La réaction n’est plus le dialogue rationnel, mais la défense de l’image de soi. La politique cesse d’être un débat sur les enjeux pour devenir une défense du moi.

Lorsque le narcissisme réduit s’additionne à une foule immense, il devient dangereux. L’individu se sent au centre du jeu politique sans en assumer les coûts réels. C’est ainsi que naît l’illusion d’autorité. Il ne se perçoit plus comme un simple contributeur d’opinions, mais comme un juge, un déplacement de rôle qui s’opère sans fondement intellectuel ni éthique.

Compréhension infantile de la politique la politique comme service client

L’une des conceptions les plus simples mais aussi les plus destructrices de la politique consiste à la considérer comme une relation personnelle ou un service. Dans cette perspective, le responsable politique ou la figure publique serait tenu de répondre directement et individuellement, à l’image d’un vendeur, d’un service client ou d’une célébrité du divertissement. Cette conception peut être qualifiée de compréhension infantile de la politique, car elle la réduit à des relations quotidiennes et personnelles.

Dans ce modèle, l’individu estime que, puisqu’il a posé une question ou formulé une critique, l’autre partie est tenue de répondre personnellement. L’absence de réponse est rapidement interprétée comme un signe de faiblesse, de manque de sincérité ou de peur. Les contraintes de temps, les priorités politiques, les conditions sécuritaires ou le niveau de responsabilité sont totalement ignorés. La politique, au lieu d’être un espace public complexe, est réduite à un échange privé.

Cette perception est renforcée par les réseaux sociaux. Les plateformes structurent la relation entre créateur de contenu et public selon un modèle de client et fournisseur. Le public s’habitue à envoyer des messages, recevoir des réponses et obtenir des réactions immédiates. Lorsque cette logique est transposée à la politique, l’individu attend des figures politiques qu’elles agissent avec la même rapidité et selon les mêmes codes.

Dans cette compréhension infantile, les rôles se confondent. Le citoyen ordinaire se place en demandeur direct et la figure politique en répondant personnel. Ce glissement dissocie la politique des programmes, des stratégies et de la responsabilité collective pour la transformer en affaire d’émotions individuelles. La question centrale n’est plus quel est le meilleur chemin, mais pourquoi tu ne m’as pas répondu.

Cette forme de pratique politique conduit involontairement à la dévalorisation du politique. La figure politique n’est plus perçue comme un acteur dans une structure complexe, mais comme quelqu’un chargé de satisfaire son public. Le débat politique s’appauvrit et la revendication devient émotionnelle et personnelle plutôt qu’éclairée.

Mécanismes de production de contenu les pourquoi politiques comme carburant des tendances

Dans l’espace des réseaux sociaux, la production de contenu obéit moins à la logique de la compréhension politique qu’à celle de la visibilité. Les algorithmes récompensent les contenus qui provoquent une réaction rapide, non ceux qui exigent réflexion. Dans ce contexte, les pourquoi politiques cessent d’être des outils de compréhension pour devenir du carburant de tendance.

La question pourquoi est essentielle en politique. Mais lorsqu’elle est posée sans contexte, sans données et sans compréhension des contraintes, sa fonction se transforme. Ici, le pourquoi ne sert plus à comprendre, mais à provoquer. Il ne cherche pas une réponse réelle, mais à produire de l’insatisfaction, de la colère ou un sentiment de supériorité morale.

Le producteur de contenu apprend à formuler des pourquoi simples, personnalisés et faciles à consommer. Pourquoi untel n’a rien fait, pourquoi il n’a pas répondu, pourquoi il n’a pas pris position. Ces questions sont généralement posées sans référence aux conditions temporelles, aux pressions politiques, aux coûts sécuritaires ou aux considérations stratégiques. La complexité est éliminée pour rendre le contenu plus digeste.

Cette manière de questionner devient progressivement un schéma répétitif. Chaque événement politique sert de prétexte à une question identique formulée sur un ton revendicatif. Le public s’habitue à ce modèle et en vient à croire que la politique se résume à ces interrogations rapides et à des jugements immédiats. La politique se transforme d’un processus en une réaction.

Dans ce mécanisme, le contenu ne produit pas de conscience mais des attentes. Attente de réponses immédiates, de prises de position instantanées et d’une transparence absolue. Or la politique réelle ne fonctionne pas ainsi. Lorsque les pourquoi politiques sont utilisés uniquement pour devenir tendance, le résultat n’est pas une meilleure compréhension, mais une perte de confiance et une superficialité croissante du débat politique.

Conséquences érosion du capital social et discrédit de l’action sérieuse

Lorsque la critique politique repose sur la visibilité et la production de contenu, ses conséquences dépassent largement quelques débats en ligne. Ce type d’activisme érode progressivement le capital social. Le capital social désigne la confiance, les réseaux de coopération et un minimum de croyance partagée dans la sincérité des acteurs. Sans ce capital, aucune action collective durable n’est possible.

L’un des premiers dommages est la défiance généralisée. Lorsque des individus très suivis formulent constamment des analyses catégoriques sans assumer leurs erreurs, le public devient méfiant non seulement envers ces personnes, mais envers l’ensemble de l’espace politique. La politique apparaît alors comme un champ d’affirmations creuses et de querelles personnelles.

Une autre conséquence est la polarisation permanente. Pour maintenir l’attention, le producteur de contenu a besoin de tension, souvent obtenue en désignant des ennemis internes. Chaque désaccord devient une fracture morale et chaque critique une trahison. Ce processus oppose des forces pourtant proches et détruit les possibilités de convergence.

Dans ce contexte, l’action politique sérieuse est discréditée. L’action sérieuse implique des coûts, du temps et se déroule souvent loin des projecteurs. Or dans la logique des plateformes, cette forme d’engagement n’est ni attrayante ni visible, et peut même faire l’objet de moqueries. Les figures bruyantes remplacent celles qui agissent réellement.

Finalement, la politique quitte le champ de l’action pour celui de la mise en scène. Les individus se consacrent à l’affirmation de soi plutôt qu’à la construction d’un chemin commun. Le résultat est une société saturée de voix, mais dépourvue de direction, où les paroles abondent tandis que la confiance et la cohésion s’érodent.

Critères de la critique politique saine face à la critique basée sur les abonnés

Pour distinguer une critique politique saine d’une critique produite uniquement pour attirer l’attention et augmenter le nombre d’abonnés, il convient d’observer plusieurs critères simples mais essentiels. Ces critères permettent de déterminer si une critique cherche à éclairer un problème ou à construire la position de celui qui parle.

La critique politique saine commence par la compréhension des contraintes. Le critique sait que la politique ne se déroule pas dans le vide et que chaque décision est soumise à des pressions temporelles, sécuritaires, financières et à des rapports de force. La critique basée sur les abonnés ignore généralement ces contraintes et fonctionne par jugements rapides et absolus.

Dans une critique saine, une distinction claire est faite entre information, analyse et opinion personnelle. Le critique précise quand il s’appuie sur des données et quand il exprime une interprétation. Dans la critique de type faloوئری, cette frontière disparaît et les émotions ou suppositions sont présentées comme des faits, plongeant le public dans la confusion.

La critique saine est orientée vers les enjeux et non vers les personnes. Elle se concentre sur les décisions, les structures et les conséquences. La critique basée sur les abonnés cible volontiers des individus, car les figures publiques génèrent plus de visibilité. Elle se rapproche alors de l’attaque personnelle et affaiblit le débat politique.

Un autre critère est le rapport à l’erreur. La critique saine admet la possibilité de se tromper et valorise la correction publique. Dans la critique faloوئری, le recul est perçu comme une faiblesse et l’erreur est soit niée, soit rapidement oubliée.

Enfin, la critique politique saine cherche à ouvrir des horizons, même sans réponses définitives. La critique faloوئری vise des réponses immédiates et des réactions rapides. La première invite à réfléchir, la seconde habitue à l’excitation instantanée.

Quand la voix la plus forte remplace la compréhension profonde

Dans l’espace politique contemporain, la simplification et la superficialité n’ont jamais été aussi présentes. Les réseaux sociaux amplifient la voix la plus forte, non la compréhension profonde. Celui qui réagit plus vite, parle plus fort et juge plus catégoriquement est davantage visible, même si sa parole ne repose sur aucune connaissance politique, expérience historique ou compréhension structurelle.

L’un des signes de cette situation est l’émergence d’individus qui, sans formation politique structurée, sans étude approfondie, parfois après avoir seulement écouté quelques livres audio ou podcasts, se présentent comme analystes et juges de la politique. Ils confondent souvent opinion personnelle, analyse politique et position stratégique, tout en émettant avec assurance des jugements sur des questions complexes telles que le leadership de transition, l’équilibre des forces ou le rôle des figures nationales.

Le problème n’est pas l’expression d’opinions, mais l’ignorance de sa propre ignorance. Celui qui ne mesure pas la complexité, les coûts et la temporalité de la politique s’attend à des solutions simples, immédiates et personnalisées. Les critiques glissent alors du niveau des programmes et des structures vers celui des personnalités et des revendications individuelles.

Dans ce contexte, les figures politiques nationales deviennent des cibles privilégiées de critiques superficielles, non en raison d’analyses rigoureuses, mais parce que leur notoriété génère de la visibilité. L’influenceur mal informé, par des questions simplistes et des exigences de réponses personnelles, cherche à se placer au même niveau, voire au-dessus, d’une figure nationale, sans conscience de son rôle, de ses contraintes et de ses responsabilités.

Ce type de critique relève moins de l’action politique que d’une compétition symbolique. Une compétition pour la visibilité, la consolidation de l’image de soi et l’obtention de l’approbation de la foule. Dans cette compétition, la compréhension profonde n’a pas sa place, car elle est généralement calme, prudente et non émotionnelle, des qualités peu valorisées dans l’économie de l’attention.

Lorsque la voix la plus forte devient le critère de légitimité, la politique se transforme en spectacle. Les figures politiques sérieuses sont jugées non sur leur fonction ou leur rôle historique, mais sur leur degré de réponse personnelle. Ce déplacement des critères nuit inévitablement au débat politique et à la compréhension collective, car une société qui mesure la politique à l’aune du bruit plutôt que du sens s’expose à la confusion et à l’épuisement.

Conclusion

Pourtant, l’avenir de la politique ne se construit pas uniquement par les voix les plus bruyantes. L’expérience montre que les vagues émotionnelles vont et viennent, tandis que ce qui demeure est la compréhension accumulée, le savoir patient et le dialogue responsable. Une société fatiguée des erreurs du discours superficiel finit tôt ou tard par rechercher le sens plutôt que la simple excitation.

La connaissance en politique ne se limite pas à un diplôme universitaire. Elle implique l’acceptation de la complexité, l’humilité dans le jugement et la disposition à apprendre. Savoir, c’est reconnaître que l’on ne sait pas tout et que la politique ne peut être expliquée par quelques phrases simples ou quelques heures de contenu. Cette forme de connaissance est silencieuse, mais profonde, et ses racines transforment lentement le terrain.

L’espoir naît précisément de là. De la possibilité de critiquer sans humilier, de questionner sans revendication infantile et de diverger sans destruction. L’espoir vient de la prise de conscience que, bien que la politique ait été contaminée par la mise en scène, elle peut encore retrouver la rationalité si le public apprend à distinguer la voix du sens.

En définitive, ce qui façonne l’avenir n’est ni l’influenceur exalté ni le silence résigné, mais le citoyen conscient. Un citoyen qui écoute, évalue et prend ensuite position. Ce chemin est peut être lent, mais c’est le seul capable de ramener la politique du spectacle à la responsabilité et de l’émotion à la compréhension.

Ehsan Tariniaa – Luxembourg
Écrit le 26 janvier 2026