
Au cœur du sang et du feu en Iran, au milieu des arrestations, de la torture et des fosses communes, un phénomène s’est développé au sein d’une partie de la diaspora — un phénomène qui, s’il n’est pas nommé avec précision, risque de se banaliser très rapidement.
La mise en scène du réfugié politique désigne la situation dans laquelle une personne obtient un droit de séjour en invoquant un récit de répression et le statut de réfugié politique, mais qui, une fois ce statut acquis, ne mène plus aucune action politique significative et ne manifeste même plus le minimum de respect ou d’empathie envers le sang versé des victimes. Elle organise alors sa vie autour de la mise en scène du voyage, du plaisir et de l’insouciance, littéralement sur le visage de la catastrophe.
Il ne s’agit pas ici de voyager.
Il ne s’agit pas de profiter de la vie.
Il ne s’agit pas du droit à vivre.
Le problème est la fracture flagrante entre la revendication et la réalité. Le problème est que l’identité de réfugié politique se transforme en un instrument d’ascension personnelle, et non en une responsabilité morale. C’est précisément à ce point qu’il faut le dire sans détour : nous sommes face à un problème psychosocial, et non à une simple préférence individuelle.
En psychologie sociale, il existe un concept appelé désengagement moral. Il décrit un processus par lequel un individu accomplit un acte moralement problématique tout en évitant le sentiment de culpabilité grâce à des justifications mentales. Le mécanisme est simple :
« Je ne suis pas responsable. »
« J’y étais obligé. »
« Je n’ai que ma propre vie. »
« La politique ne me concerne pas. »
Ces phrases sont banales, mais leur fonction est dangereuse : elles permettent à l’individu de tirer profit de la souffrance collective tout en se percevant comme innocent.
Lorsqu’une personne utilise des récits d’ancien journaliste, d’opposant, de manifestant ou de victime de répression pour obtenir un titre de séjour, mais refuse ensuite d’assumer le moindre coût — comme une prise de position claire, une information honnête ou un soutien minimal aux familles en quête de justice — elle opère une rupture psychique entre l’intérêt personnel et la vérité.
Elle conserve le bénéfice et efface la vérité.
Une autre dimension de ce phénomène trouve sa source dans le narcissisme. Le narcissisme est une fascination excessive pour l’image de soi et un besoin constant de validation. Dans sa version façonnée par les réseaux sociaux, il se manifeste par une mise en scène permanente de sa propre vie.
La vérité est lourde. Elle exige de porter un poids.
L’image est séduisante. Elle récolte des “likes”.
C’est ici que la story de voyage cesse d’être une simple image : elle devient une déclaration psychique.
Elle dit : je suis le centre du monde.
Ma priorité, c’est moi.
La souffrance des autres n’est qu’un décor.
C’est exactement à ce moment-là que l’éthique meurt et que la représentation prend sa place.
Pire encore, lorsque cette mise en scène s’accompagne du titre de réfugié politique. Car d’un côté, l’individu a obtenu reconnaissance et résidence grâce à un récit de souffrance ; de l’autre, il banalise cette même souffrance par son indifférence affichée. Le message est clair :
le sang était un outil.
désormais, il gêne le plaisir.
Certaines de ces personnes ne comprennent réellement rien à la politique — et ne souhaitent pas comprendre. Mais cette ignorance n’est pas toujours un simple manque de connaissance ; elle peut être un mécanisme de défense, appelé en psychologie engourdissement acquis. Pour ne pas ressentir l’angoisse et la pression, l’individu se coupe volontairement de la réalité.
Le problème survient lorsque cette coupure s’accompagne d’avantages tirés de cette même réalité. Ce n’est alors plus une défense psychique saine, mais une forme d’exploitation.
Une autre variante est celle de l’impuissance apprise : l’individu se convainc que rien ne peut être changé et se réfugie dans l’indifférence. Mais lorsqu’on a construit une nouvelle vie sous le titre de réfugié politique, on ne peut plus se cacher derrière cette posture. Car on a soi-même reconnu que la question était politique. Et si elle était politique, alors elle implique nécessairement une responsabilité.
Ce phénomène comporte une autre couche, particulièrement dangereuse : l’auto-illusion. À force de répéter un récit, l’individu finit par y croire lui-même. En psychologie, on parle ici de dissonance cognitive : l’esprit ne peut tolérer simultanément deux vérités contradictoires.
– J’ai obtenu mon séjour grâce à un récit politique.
– Je n’ai aucun engagement politique.
Pour réduire cette tension, l’esprit manipule l’un des deux pôles :
« Ce récit n’était pas si important. »
« Tout le monde fait pareil. »
« Les militants politiques cherchent aussi la notoriété ou le profit. »
Ces justifications ne sont qu’un sédatif mental pour éviter la question centrale :
si tu étais réellement politique, quelle est ta part de responsabilité ?
si tu ne l’étais pas, pourquoi as-tu obtenu un séjour au nom de la politique ?
Une société ne tient pas debout par les slogans, mais par le respect. Lorsque, dans l’espace diasporique, les récits de sacrifice et de mort deviennent un décor pour l’auto-promotion et la recherche effrénée de confort, nous assistons à l’érosion du capital moral.
Le capital moral, c’est le sens de la honte, de la responsabilité et une loyauté minimale envers la souffrance partagée.
Lorsque ce capital s’épuise, l’opposition — même bruyante — devient sans racines. La République islamique se nourrit précisément de cette absence de racines. L’idéologie cléricale ne survit pas uniquement par la répression, mais aussi par la dégradation de la vérité. Lorsque, à l’étranger aussi, la tragédie devient un contenu et le sang un simple hashtag, le régime se rapproche de son objectif. Une société qui transforme la souffrance en spectacle finit toujours par perdre sa capacité de résistance.
Du point de vue national, l’identité nationale ne se limite ni à l’amour du drapeau ni aux slogans. Elle signifie fidélité à la mémoire collective. Lorsqu’un peuple est blessé, on ne peut ni instrumentaliser la blessure, ni s’en éloigner ensuite.
Le nationalisme, c’est reconnaître que même si ta vie est aujourd’hui en sécurité en Europe, elle repose sur les épaules de ceux qui, en Iran, n’ont pas eu cette sécurité et en ont payé le prix.
Le statut de réfugié politique, s’il est réel, n’est pas une médaille d’honneur, mais un fardeau de responsabilité. Si tu ne veux pas porter ce fardeau, alors n’exploite pas ce titre. Ici, il ne s’agit plus d’une divergence d’opinions, mais d’une question de dignité collective.
Soyons clairs : dans sa forme dominante, la mise en scène du réfugié politique est un comportement antisocial. Antisocial signifie ici un comportement qui détruit la confiance publique.
Celui qui obtient un séjour au nom de la politique puis ridiculise la politique détruit la confiance.
Celui qui utilise le sang comme un escalier puis l’oublie brise la solidarité.
Celui qui consomme la souffrance puis la banalise anesthésie la conscience collective.
Ce comportement peut être profitable à l’individu, mais il est toxique pour la société.
Un poison lent.
Silencieux.
Aux couleurs séduisantes.
Un véritable réfugié politique n’a pas besoin de scander des slogans chaque jour. Mais il doit au minimum respecter des principes éthiques élémentaires :
ne pas mépriser la douleur partagée,
ne pas mentir sur son propre rôle,
ne pas bâtir une vie de façade sur le cadavre de la vérité.
Lorsque ces minimums disparaissent, ce qui reste n’est plus l’asile politique, mais une transaction — une transaction dont le coût a été payé par le peuple iranien.
Mais tout n’est pas encore perdu. Il n’est pas trop tard. Il est encore possible de s’arrêter sur cette pente morale, de faire demi-tour et de régler ses comptes avec sa propre conscience. Il est encore possible, au lieu de se cacher derrière des justifications, de se regarder honnêtement dans le miroir et de se demander : où suis-je exactement dans cette tragédie ?
Personne n’attend de vous l’héroïsme. Personne ne vous demande de risquer votre vie ou de jouer un rôle. Mais on peut au moins exiger ceci : ne faites pas du sang du peuple iranien une échelle pour votre confort.
Si vous avez obtenu un séjour au nom de la politique, vous n’avez plus le droit de vous moquer de la politique.
Si vous êtes devenu réfugié par un récit de répression, vous n’êtes plus autorisé à reléguer cette répression à l’arrière-plan de votre vie luxueuse.
Sachez-le : la neutralité face au crime n’est pas une neutralité ; c’est un choix. Le choix de se tenir dans une zone de confort pendant que d’autres paient le prix. L’histoire n’est pas indulgente envers ce type de choix. La mémoire collective peut être lente, mais elle n’est pas amnésique.
Il est encore possible de briser le silence, même tardivement. Il est encore possible de cesser de consommer la souffrance et de se tenir à ses côtés. Il est encore possible, au lieu de stories déplacées, de respecter au moins la dignité. Il est encore possible de comprendre que l’asile politique sans responsabilité n’est pas seulement un avantage administratif, mais une dette morale.
Se tenir aux côtés du peuple iranien ne signifie pas nécessairement crier. Mais le minimum est de ne pas danser sur sa douleur. Le minimum est que, si vous n’avez pas le courage de l’accompagner, vous évitiez au moins d’exhiber l’indécence de votre indifférence.
Il n’est pas encore trop tard.
Mais le temps n’est pas infini.
