De la construction de l’État moderne à la responsabilité historique d’aujourd’hui

L’Iran traverse aujourd’hui l’une des périodes les plus sensibles et les plus décisives de son histoire contemporaine. La persistance de la crise de légitimité politique, l’érosion de la confiance publique, l’incapacité des structures de gouvernance à répondre aux revendications sociales, ainsi que la répression systématique des protestations populaires ont fait de la question de l’avenir du pouvoir politique l’une des préoccupations fondamentales de la nation iranienne. La question centrale n’est désormais plus de savoir à quelles crises la République islamique est confrontée, mais bien de déterminer ce qui lui succédera et quelle force politique pourra, à la fois, représenter la volonté générale du peuple iranien et bénéficier, sur la scène internationale, de crédibilité, de rationalité et de capacité d’interaction.

Dans ce contexte, la question de l’alternative à la République islamique a dépassé le cadre des débats théoriques ou des cercles restreints pour devenir une nécessité historique. Cette interrogation se déploie simultanément sur deux plans : d’une part, celui de la représentation politique et du lien organique avec la société à l’intérieur du pays ; d’autre part, celui de la reconnaissance et de la capacité de dialogue au sein du système politique international. L’expérience des dernières décennies montre que l’absence de convergence entre ces deux dimensions a constitué l’un des principaux facteurs d’échec de l’opposition iranienne.

Au sein du paysage hétérogène et fragmenté des forces opposées à la République islamique, la figure qui s’est imposée de manière continue et durable tant au niveau national qu’international est le prince Reza Pahlavi. Cette position n’est ni le produit d’une propagande éphémère ni le résultat d’émotions passagères ; elle est l’aboutissement d’un processus politique et historique progressif, enraciné dans le passé iranien tout en étant en adéquation avec les réalités de la politique mondiale contemporaine.

Pour comprendre ce processus, il convient d’abord d’examiner la place historique de la dynastie Pahlavi et son lien avec la formation de l’État moderne en Iran. L’État moderne, au sens politique, désigne une structure dans laquelle la souveraineté nationale, une administration centralisée, un droit codifié, une armée nationale et la notion de citoyenneté se substituent aux formes traditionnelles, tribales et dispersées du pouvoir. Avant l’avènement des Pahlavi, malgré une civilisation ancienne, l’Iran souffrait de profondes et chroniques faiblesses en matière de structuration étatique moderne. La faiblesse de l’autorité centrale, l’influence étendue des puissances étrangères et la fragmentation sociale empêchaient l’émergence d’un État national cohérent.

Avec l’accession au pouvoir de Reza Chah Pahlavi, le projet de construction de l’État moderne en Iran fut engagé. Celui-ci comprenait la création d’une armée nationale, l’instauration d’un système éducatif moderne, l’état civil, une justice laïque, le développement des infrastructures ainsi que la limitation de l’influence des forces locales et religieuses au sein de l’appareil étatique. Bien que ce processus ne fût pas exempt d’imperfections, il posa néanmoins les fondements essentiels de l’État-nation moderne iranien. Mohammad-Reza Chah Pahlavi poursuivit cette trajectoire à travers le développement économique, l’industrialisation, l’expansion de l’enseignement supérieur et l’intégration active de l’Iran dans le système international.

Dans la mémoire historique collective, les Pahlavi incarnent l’effort visant à construire un Iran indépendant, unifié et doté d’une souveraineté nationale — une aspiration qui demeure, encore aujourd’hui, source d’inspiration pour une large partie de la société iranienne. Le lien entre le nom Pahlavi et l’État moderne iranien ne relève donc pas d’une simple nostalgie émotionnelle, mais s’enracine dans une expérience historique concrète de construction étatique, de modernisation et de sécularisation des structures de gouvernance.

Dans ce cadre historique, le prince Reza Pahlavi n’est pas seulement l’héritier d’un nom de famille, mais le porteur de la mémoire d’un projet inachevé visant à édifier un Iran moderne, national et fondé sur l’État de droit. Toutefois, l’importance de son rôle actuel ne se limite pas à cet héritage historique ; elle se manifeste surtout dans la manière lucide dont il appréhende les nouvelles réalités politiques. Après la rupture de 1979 et l’instauration de la République islamique, le prince Reza Pahlavi, contrairement à de nombreuses figures en exil, s’est abstenu de toute revendication précipitée du pouvoir ou d’imposition d’un modèle politique prédéterminé. Cette retenue ne relevait pas de la passivité, mais traduisait une compréhension profonde des transformations de la société iranienne et des exigences de la politique moderne.

Progressivement, il a défini son rôle non comme celui d’un dirigeant futur prédestiné, mais comme une figure centrale de la période de transition politique. La transition politique, en ce sens, désigne un processus visant à opérer un passage maîtrisé d’un régime autoritaire vers un ordre fondé sur la souveraineté populaire, l’État de droit et les libertés fondamentales. L’insistance constante du prince Reza Pahlavi sur l’organisation d’un référendum libre et universel pour déterminer la forme définitive du futur système politique s’inscrit pleinement dans cette logique. Cette position ne constitue ni un rejet de la monarchie ni une négation du constitutionnalisme, mais une délégation du choix ultime au peuple iranien — un principe conforme tant à la démocratie moderne qu’à l’esprit du mouvement constitutionnaliste iranien.

Sur le plan international, cette approche a contribué à faire du prince Reza Pahlavi une personnalité perçue comme crédible et apte au dialogue. Les expériences douloureuses de la région ont montré que l’effondrement soudain des régimes, en l’absence d’un cadre clair de transition, peut mener au chaos, à la guerre civile et à une instabilité généralisée. Dans un tel contexte, une figure qui se tient à distance de la violence, de la logique de vengeance et des projets de pouvoir ambigus, et qui privilégie un transfert pacifique du pouvoir, apparaît comme un interlocuteur plus sérieux et plus fiable aux yeux des acteurs internationaux.

La présence constante du prince Reza Pahlavi dans les médias internationaux, les groupes de réflexion et les cercles politiques a joué un rôle significatif dans la transformation de la perception de la question iranienne. Il est parvenu à sortir cette question du cadre exclusivement nucléaire ou sécuritaire pour la replacer dans une perspective humaine, nationale et liée à la stabilité régionale. Cette forme d’action, que l’on peut qualifier de diplomatie publique, a contribué à l’affirmation de sa position internationale en tant que porte-voix d’une large partie de la société iranienne.

À l’intérieur du pays également, le nom du prince Reza Pahlavi est progressivement passé du statut de référence historique à celui de symbole politique. Lors des mobilisations populaires, son nom est souvent évoqué non comme un programme détaillé de gouvernance, mais comme l’expression du rejet global de la République islamique et le rappel de la possibilité d’une alternative nationale et laïque. Ce phénomène peut être analysé comme un capital symbolique — un capital qui se constitue lorsqu’un nom parvient à fédérer des significations communes et transversales au sein de différents groupes sociaux. Dans une société marquée par la fragmentation politique et de profondes lignes de fracture, l’existence d’un tel capital revêt une importance vitale.

La distinction du prince Reza Pahlavi par rapport aux autres figures de l’opposition réside dans la combinaison simultanée de plusieurs facteurs : la possession d’un capital symbolique national, une prise de distance consciente vis-à-vis du sectarisme politique, l’accent mis sur la convergence nationale, une capacité réelle d’interaction avec le monde extérieur et une retenue politique se traduisant par le refus de revendications précipitées. Cet ensemble d’éléments le différencie de nombreuses figures de l’opposition, souvent très affirmées dans le discours mais peu efficaces dans l’action.

Cependant, aucun individu ne peut à lui seul changer le destin d’une nation. Aussi central que soit le rôle du prince Reza Pahlavi, il ne saurait produire de résultats sans l’engagement responsable et organisé des Iraniens de la diaspora. À ce moment historique, la responsabilité des Iraniens vivant hors du pays n’est ni marginale ni symbolique ; elle constitue une composante indissociable de l’équation du pouvoir. Dans les systèmes démocratiques, l’opinion publique, les médias et les institutions de la société civile jouent un rôle déterminant dans l’élaboration de la politique étrangère — un espace dans lequel la diaspora iranienne peut exercer une influence réelle.

La première responsabilité des Iraniens de l’étranger est l’institutionnalisation et l’organisation collective. Sans structures transparentes, responsables et légalement constituées — sous forme de comités, partis, associations, fondations ou organisations enregistrées dans les pays de résidence — aucune revendication ne pourra être entendue durablement. L’existence de statuts clairs, d’une structure définie, d’un porte-parole officiel, d’un site internet crédible, d’adresses électroniques institutionnelles et d’une déclaration de mission explicite constitue le socle minimal de toute organisation sérieuse. Il faut comprendre clairement que, dans le monde politique, les diplomates ne dialoguent pas avec des comptes personnels sur les réseaux sociaux ; leurs interlocuteurs sont des entités officielles et structurées.

La deuxième responsabilité consiste à produire un récit politique cohérent et professionnel sur l’avenir de l’Iran — un récit susceptible d’être accepté à la fois par les monarchistes constitutionnels et par les autres forces nationales. L’accent mis sur l’unité territoriale de l’Iran, l’État de droit, les libertés fondamentales et le rôle du peuple dans la détermination de son destin peut constituer l’axe central de ce récit commun.

La troisième responsabilité est l’exercice d’une pression politique légale et stratégique. Le maintien de relations régulières avec les parlementaires, les partis politiques et les organisations de défense des droits humains, la présentation de documents précis sur la situation en Iran et la formulation de revendications claires sont des outils qui doivent être mobilisés de manière professionnelle et persistante. Une pression politique efficace ne se limite pas à des manifestations ponctuelles ; elle résulte d’une combinaison de mobilisation civique, de dialogue institutionnel, d’action médiatique ciblée et de suivi continu.

Enfin, il convient de souligner un principe fondamental : aucune puissance étrangère ne doit ni ne peut décider du destin de l’Iran. Le rôle de la communauté internationale consiste à reconnaître le droit du peuple iranien à une transition démocratique, et non à désigner un dirigeant ou un système politique. Le prince Reza Pahlavi s’est toujours exprimé et a agi dans ce cadre précis.

Aujourd’hui, l’Iran se trouve à la veille d’un choix historique : celui entre la poursuite de l’érosion, de la répression et de l’impasse, ou un retour conscient vers la construction d’un État national, l’État de droit et la dignité humaine. L’expérience historique montre clairement que les nations capables de franchir de tels tournants ne le font pas par une attente passive, mais par l’organisation, la solidarité et l’acceptation d’une responsabilité collective. Le prince Reza Pahlavi, en tant que figure centrale de ce moment, ne promet pas un salut miraculeux ; il rappelle la possibilité d’un choix rationnel et national — un choix dont le cœur demeure la volonté du peuple iranien.

Cet avenir ne prendra forme que lorsque les Iraniens, en particulier ceux de la diaspora, passeront du statut de spectateurs indignés à celui d’acteurs responsables ; lorsqu’ils remplaceront les réactions ponctuelles par une planification durable de la transition, et l’individualisme par la construction institutionnelle. Chaque pas, aussi modeste soit-il, chaque organisation responsable, chaque récit cohérent et chaque pression légale et intelligente constituent une pierre de l’édifice de l’Iran de demain.

Si l’histoire n’est pas perçue comme un passé figé, mais comme un héritage vivant, alors le moment est venu de transmettre cet héritage aux générations futures avec rationalité, courage et maturité politique. L’Iran peut redevenir un pays libre, national et fondé sur l’État de droit ; mais ce « peut » ne se transformera en « sera » que lorsque chacun de nous assumera sa part de cette responsabilité historique et agira en conséquence.


Ehsan Tarinia – Luxembourg
Écrit le 5 février 2026