
Je viens d’une génération qui ne considère pas la révolution de 1979 comme une « victoire », mais comme le point de chute d’une nation. Une chute qui ne s’est pas produite en un jour, mais à travers un processus progressif : un enchaînement de naïveté politique, d’alliances sans principes et d’une trahison commise au nom du « peuple », mais qui, en fin de compte, a enchaîné ce même peuple. Aujourd’hui, à l’approche de l’anniversaire de la célébration honteuse du 22 Bahman, cette question se pose à nouveau : comment une révolution qui promettait la liberté s’est-elle transformée en un despotisme qui, pour assurer une simple présence de façade dans ses propres défilés, recourt à la menace contre les familles des prisonniers ?
Une révolution qui a remis le pouvoir brut entre les mains d’un groupe qui, dès le départ, a montré qu’il ne voyait pas l’Iran comme un « pays », mais comme un « butin idéologique ».
Le clergé politique, avec une habileté presque pathologique, a surfé sur la vague du mécontentement populaire et, en confisquant des notions telles que la justice, l’indépendance et la spiritualité, s’est emparé du pouvoir. Cette confiscation n’était ni accidentelle ni temporaire ; elle relevait d’un projet délibéré visant à détruire l’État national, à discréditer l’État de droit et à le remplacer par la tutelle, l’obéissance et la sacralisation du pouvoir. Dès les premiers jours, il était évident que ce régime ne tolérait ni la critique, ni la réforme, ni même la gestion d’un pays moderne. Lorsque la religion devient un instrument de gouvernement, sa première victime est la religion elle-même, et sa seconde, la nation ; car toute opposition est alors assimilée à une hostilité envers Dieu, et toute revendication à une sédition.
Mais cette catastrophe n’est pas uniquement l’œuvre du clergé. Les gauches révolutionnaires, avec leur romantisme enfantin, leur haine de la modernité imparfaite et leur ressentiment de classe dépourvu d’analyse, ont attisé l’incendie de cette destruction. Ceux qui se prétendaient les avant-gardes de la liberté sont devenus, dans les faits, les agents de la transmission du pouvoir à un despotisme religieux. Parmi eux, l’Organisation des Moudjahidine du Peuple d’Iran incarne l’exemple achevé de la trahison idéologique : un courant qui, par un syncrétisme confus entre religion et marxisme, ne possédait ni compréhension de la nation ni de l’État et qui, sous l’illusion de « l’avant-garde révolutionnaire », a contribué à anéantir toute possibilité rationnelle. Les Moudjahidine, que ce soit dans leur soutien initial à Khomeini ou dans leurs comportements ultérieurs, ont montré que leur problème n’était pas la liberté du peuple, mais le pouvoir — à n’importe quel prix. Ils n’ont été ni une opposition démocratique ni une force nationale ; ils ont été une secte idéologique sacrifiant les intérêts de l’Iran à des luttes de pouvoir et sont entrés dans l’histoire politique du pays comme l’un des symboles de la déviation, de la violence et de la trahison envers la nation et la patrie.
Les libéraux et les nationaux-religieux, eux aussi, ne sont pas exempts de responsabilité. Leur naïveté historique — fondée sur l’illusion d’une « modération de l’intérieur », d’un « légalisme sans garanties » et sur la confiance accordée à des promesses creuses — a laissé le peuple sans soutien. Là où il fallait tenir tête, ils ont reculé ; là où il fallait tracer des lignes rouges, ils ont choisi le compromis opportuniste. Le résultat fut clair : un pouvoir qui ne reconnaît aucune limite a tout englouti. Pendant ce temps, le véritable nationalisme — la défense de l’État national, des institutions, du droit et des intérêts à long terme de l’Iran — a été soit éliminé, soit marginalisé.
Le fruit de cette trahison collective fut l’instauration d’un régime non seulement liberticide et répressif, mais structurellement incompétent, inefficace et corrompu. La République islamique n’est pas seulement injuste ; elle est profondément inapte. Lorsque la gestion d’un pays est confiée à des clercs pleureurs qui ne comprennent ni l’économie, ni la gestion, ni la science, ni les relations du monde moderne, le résultat ne peut être que catastrophique. Un pays doté d’immenses ressources naturelles, humaines et historiques en est arrivé, au XXIᵉ siècle, à manquer d’électricité, d’eau, d’air sain et d’espoir. Ce retard n’est pas le fruit du hasard ; il est la conséquence directe d’un régime qui a remplacé la compétence par la loyauté et sacrifié le mérite au profit du turban, de la barbe et du slogan.
L’exemple le plus achevé de cette stupidité structurelle est le projet nucléaire : un projet confié à des mollahs prétendument savants mais en réalité ignorants, qui, au nom de la « puissance », a plongé l’Iran dans l’isolement, les sanctions, la pauvreté et le retard. Un pays qui aurait pu progresser avec rationalité, technologie et diplomatie équilibrée depuis l’époque du régime Pahlavi a été repoussé de plusieurs décennies à cause d’illusions idéologiques et de complexes de pouvoir. Plus absurde encore : le même régime qui se targue de « l’énergie nucléaire » est incapable d’assurer une alimentation électrique stable à ses propres villes. Cette contradiction n’est pas seulement risible ; elle constitue une humiliation nationale. Un peuple dont l’argent est englouti dans des projets spectaculaires et stériles, tandis qu’il demeure plongé dans l’obscurité, été comme hiver.
Parallèlement, le clientélisme et la corruption sont devenus la colonne vertébrale du système. La République islamique n’est pas un État ; c’est un réseau de pillage organisé. Des fondations et organismes prétendument caritatifs aux Gardiens de la révolution et aux entreprises شبه-publiques, la richesse nationale a été détournée au profit d’une minorité irresponsable et incontrôlable. L’économie ne repose pas sur la production, mais sur la rente, la contrebande, l’exploitation des sanctions et des privilèges spéciaux. Le résultat est une pauvreté généralisée, l’effondrement de la classe moyenne et l’exode des élites — autrement dit, la vidange de l’avenir.
L’argent de cette nation, au lieu d’être investi dans l’éducation, la santé, les infrastructures et le développement, a été dépensé dans des guerres par procuration et des aventures régionales. La République islamique a rendu la région plus instable pour exporter son idéologie et dissimuler ses échecs internes derrière le slogan de « l’axe de la résistance ». Cette politique n’a apporté ni sécurité ni respect ; seulement davantage d’hostilité, de coûts et d’isolement pour l’Iran. Un peuple déjà sous pression a été contraint de financer des projets sectaires et militaristes sans aucun lien avec ses intérêts nationaux.
À l’intérieur du pays, le régime a recours à diverses formes de prise d’otages : politique, économique, judiciaire et désormais, de manière flagrante, émotionnelle. Les familles des prisonniers, des condamnés et des victimes sont menacées : si vous ne participez pas aux mises en scène officielles comme celle du 22 Bahman, si vous n’envoyez pas de photos ou de vidéos, si vous ne jouez pas le rôle de figurants, vos proches en subiront les conséquences. Ce n’est plus un gouvernement ; c’est une vengeance systématique exercée contre la nation, une chute morale du pouvoir. C’est l’aveu public qu’il ne dispose plus d’aucune base sociale et qu’il doit fabriquer sa légitimité par la force, la peur et le marchandage de vies humaines.
Le 22 Bahman d’aujourd’hui n’est ni une fête ni une victoire ; c’est la démonstration de la peur du régime face au peuple. Des rues qui devraient être remplies par une présence volontaire le sont par la contrainte, la menace et l’organisation forcée. Les caméras masquent la vérité, mais pas la mémoire collective. Le peuple qui ne vient pas a déjà transmis son message. Un régime qui craint l’absence est condamné au déclin, même s’il survit pendant des années par la force.
Il fallait rappeler toutes ces misères à l’occasion de cet anniversaire honteux du 22 Bahman, afin de ne pas oublier que ce jour n’est pas la célébration de la liberté, mais le rappel de l’effondrement de la rationalité, du piétinement des intérêts nationaux et du début de la captivité d’un peuple. Afin de ne pas oublier que la pauvreté, la répression, les coupures d’électricité, les sanctions, les guerres par procuration, la corruption incontrôlée, la prise d’otages des individus, l’humiliation quotidienne des Iraniens, la répression des protestations et l’assassinat des opposants ne sont pas des accidents de l’histoire, mais le produit direct de cette trahison qu’on a appelée « révolution ». Il faut le dire pour que personne n’ose qualifier cette destruction de destin, cette incompétence de résistance, et cette vengeance contre le peuple de gouvernement. Pour moi, le 22 Bahman n’est pas le souvenir d’une victoire ; c’est le document d’une erreur historique dont la nation iranienne paie encore le prix. Tant que la vérité sur ce jour ne sera pas dite, cette blessure ne se refermera ni ne sera oubliée.
Et enfin, je m’adresse à toi : soldat, militaire, toi qui portes une arme mais qui restes encore un être humain et un Iranien. Ceci n’est pas un ordre, mais un rappel : on peut porter un uniforme sans être un mercenaire ; on peut détenir le pouvoir sans renoncer à la pensée. Le nationalisme signifie la loyauté envers l’Iran, non l’obéissance à une idéologie ; il signifie la défense de la vie, de la dignité et de l’avenir du peuple, non la survie d’un régime corrompu. Tout pouvoir religieux idéologique, quel que soit son nom ou son habit, est par essence anti-national, car il monopolise la vérité et sacralise le pouvoir. L’année 1979 fut une erreur historique, mais sa prolongation n’est plus une erreur : c’est un choix des gouvernants. Et le silence face à tant d’injustice, d’incompétence et d’humiliation nationale n’est pas de la neutralité ; c’est de la complicité.
Malgré toutes ces ténèbres, je reste convaincu que l’Iran se relèvera. Un jour, la vérité triomphera, la nation reprendra les rênes de son destin, et l’histoire témoignera qu’aucune tyrannie — même lorsqu’elle se prétend sacrée — ne peut résister à la volonté d’un peuple éveillé.
Vive l’Iran.
