
La communauté iranienne vivant à l’étranger se trouve, depuis plusieurs années, dans une situation que l’on peut qualifier de pression psychologique collective chronique. La combinaison de nouvelles tendues en provenance d’Iran, de l’éloignement de la terre natale, du sentiment d’impuissance face aux événements et, en même temps, de l’espoir de changement, a donné naissance à un ensemble d’émotions intenses et parfois contradictoires. La colère, la tristesse, l’espérance, l’anxiété, le sens de la responsabilité et même un sentiment de culpabilité lié à l’éloignement de la scène principale coexistent dans l’esprit de nombreux migrants iraniens. Dans un tel contexte, la migration n’est pas seulement un déplacement géographique, mais aussi le transfert d’une histoire émotionnelle et psychologique vers un nouvel environnement. Les individus emportent avec eux leur mémoire collective ; et lorsque ces expériences ne sont pas traitées de manière saine, elles se reproduisent dans le nouvel espace sous la forme de suspicion, de rumeurs, de jugements hâtifs et de rivalités épuisantes.
Du point de vue de la psychologie sociale, ce que l’on observe aujourd’hui au sein d’une partie de la diaspora iranienne ne constitue pas un problème individuel, mais plutôt une conséquence naturelle de l’exposition prolongée d’une communauté à des conditions de stress intense. Une société ayant vécu pendant des années sous la crise, la méfiance et de fortes pressions conserve souvent ses mécanismes de défense, même après la migration. Dans des contextes d’insécurité, l’esprit humain apprend à évaluer d’abord le risque avant d’accorder sa confiance. Ce mécanisme peut favoriser la survie dans certaines situations, mais lorsqu’il devient permanent, il érode les relations humaines. Il en résulte un climat où les individus accordent davantage d’attention à leurs différences qu’à leurs points communs, et où la moindre divergence d’opinion peut se transformer en fracture profonde.
L’un des facteurs majeurs de cette fragmentation est le phénomène de transfert de la colère. Lorsqu’une personne a le sentiment de ne pas pouvoir agir sur la source principale de sa frustration, elle tend inconsciemment à déplacer cette colère vers la cible la plus proche et la plus accessible. Pour de nombreux Iraniens vivant à l’étranger, la colère liée aux conditions politiques et sociales de l’Iran, faute de pouvoir s’exprimer directement, se dirige parfois vers d’autres compatriotes dans le même espace migratoire. Ainsi, des désaccords qui, dans des circonstances normales, auraient pu donner lieu à un simple échange de points de vue, prennent soudain une intensité disproportionnée et se teintent d’hostilité. Cette dynamique devient plus dangereuse encore lorsqu’elle s’accompagne d’une méfiance historique. La société iranienne porte dans sa mémoire collective une longue expérience de prudence et de suspicion, ce qui pousse certaines personnes à adopter une posture défensive même dans des environnements sûrs.
La crise identitaire constitue un autre facteur important. En situation d’exil, chacun cherche à redéfinir son rôle et sa place. Des questions telles que « qui représente véritablement la communauté » ou « qui a la légitimité pour parler » émergent rapidement. Cette compétition peut être constructive lorsqu’elle s’inscrit dans le respect, mais lorsque l’identité politique se confond avec l’identité personnelle, la divergence d’idées se transforme en attaque personnelle. Les individus perçoivent alors la critique d’une idée comme une attaque contre eux-mêmes, ouvrant la voie à des conflits émotionnels.
Dans un tel climat, la propagation des rumeurs et des comportements assimilables à une forme de dénonciation sociale deviennent plus fréquents. Pour simplifier la complexité du réel, l’esprit humain tend à diviser le monde en catégories binaires : les siens et les autres, les fiables et les suspects, les amis et les ennemis. Cette logique d’étiquetage efface la complexité des individus et favorise des jugements rapides et tranchés. Par ailleurs, la révélation publique d’accusations peut donner à certains un sentiment de pouvoir ou de supériorité morale. L’individu croit défendre la vérité en diffusant des informations ou des accusations, même lorsque les données sont incomplètes ou erronées. Lorsque ce comportement est encouragé collectivement, il se transforme rapidement en norme sociale et produit un effet de foule : des personnes rejoignent la dynamique accusatoire simplement pour s’aligner sur le climat dominant, sans vérification rigoureuse.
La conséquence de ce processus est l’érosion du capital social. La confiance, qui constitue la ressource la plus précieuse pour toute communauté migrante, s’affaiblit progressivement. L’énergie collective qui pourrait être consacrée à la coopération et à la construction de réseaux solides se dissipe dans des conflits internes. L’image extérieure de la communauté iranienne s’en trouve également fragilisée, réduisant ses capacités d’influence. À ces effets sociaux s’ajoute une usure psychologique individuelle : vivre dans un environnement marqué par la suspicion et la confrontation permanente génère anxiété, fatigue émotionnelle et diminution de l’espoir.
Dans une perspective nationaliste, l’unité ne signifie pas l’uniformité de pensée, mais l’existence d’un objectif commun accompagné de l’acceptation de la diversité des opinions. Un nationalisme responsable rappelle que la destruction symbolique d’un compatriote — même motivée par des raisons politiques — conduit inévitablement à l’affaiblissement de l’ensemble de la communauté. Le soutien à un courant ou à une personnalité politique, y compris à ceux qui incarnent l’espoir pour une partie des Iraniens, ne devient constructif que s’il s’accompagne du respect des différences et de la préservation de la dignité humaine. Une société qui aspire à un avenir meilleur doit être capable d’entendre des voix multiples.
Dans ce contexte, la capacité à reconnaître les comportements destructeurs devient essentielle. Il ne s’agit pas de porter un jugement définitif sur la personnalité des individus, mais d’identifier des schémas comportementaux. Les personnes au comportement destructeur concentrent généralement leurs attaques sur les individus plutôt que sur les idées. Elles recourent davantage à un langage émotionnel et provocateur qu’à des arguments rationnels. Elles diffusent des informations non vérifiées avec une grande assurance et semblent tirer profit de la création de crises et de tensions. Un signe caractéristique est la tentative de forcer les autres à choisir immédiatement entre deux camps opposés : « avec nous ou contre nous ». Cette réduction de la complexité humaine à des choix binaires et émotionnels leur permet d’exercer un contrôle accru sur le groupe.
Un autre indicateur est que le dialogue avec ces personnes mène rarement à une compréhension mutuelle ; chaque échange tend à se transformer en confrontation. Elles posent peu de questions et privilégient les jugements affirmatifs. Elles diffusent fréquemment des nouvelles négatives ou alarmistes afin de maintenir un niveau élevé d’anxiété collective, car leur influence augmente dans les environnements chaotiques. Nombre de ces comportements peuvent ne pas être intentionnels et provenir de blessures personnelles ou d’un sentiment d’insécurité ; toutefois, en être conscient permet d’éviter de tomber dans un cycle nuisible.
Pour se protéger soi-même et préserver la communauté, certaines recommandations pratiques sont essentielles. Le premier principe consiste à différer la réaction. Dans l’univers des réseaux sociaux, la rapidité de réponse est devenue une valeur, alors que, du point de vue psychologique, plus l’émotion est forte, plus le risque d’erreur cognitive augmente. Une courte pause avant de répondre peut désamorcer de nombreuses tensions. Le second principe est la vérification des sources : toute information, surtout lorsqu’elle suscite des émotions intenses, doit être examinée quant à son origine, ses preuves et ses motivations. Une question simple peut guider cette démarche : ai-je entendu cette information de plusieurs sources indépendantes, ou seulement dans un même cercle de répétition ?
Le troisième principe est d’éviter les jugements précipités. Les êtres humains sont plus complexes que les récits unilatéraux. Écouter la voix de l’autre n’est pas un signe de faiblesse, mais de maturité psychologique. Le quatrième principe est l’établissement de limites saines : savoir jusqu’où s’engager dans une discussion, quand se taire et quand prendre de la distance. S’éloigner d’espaces qui génèrent constamment des tensions constitue une forme de protection de la santé mentale et ne signifie pas l’indifférence aux enjeux collectifs.
Le cinquième principe consiste à se concentrer sur l’objectif plus large. Lorsque chacun se demande si un débat sert réellement l’intérêt national et collectif ou s’il ne s’agit que d’une décharge émotionnelle, de nombreux conflits perdent d’eux-mêmes leur intensité. Le sixième principe privilégie le dialogue plutôt que la guerre. Le dialogue exige une écoute active, une expression respectueuse et l’acceptation de la possibilité que l’autre détienne une part de vérité. Une communauté qui apprend à pratiquer une culture du dialogue s’éloigne progressivement de la polarisation.
La reconstruction de la confiance est, en définitive, un projet à la fois individuel et collectif. Chaque Iranien vivant à l’étranger peut y contribuer par ses choix quotidiens. Éviter de relayer des rumeurs, faire preuve d’équité dans les jugements, respecter la dignité d’autrui et pratiquer l’empathie sont des gestes modestes qui, à l’échelle collective, produisent un impact considérable. La confiance ne se rétablit pas soudainement ; elle se construit goutte à goutte.
Aujourd’hui, la diaspora iranienne se tient à un moment sensible de son histoire. Les émotions sont fortes, les espoirs immenses et les blessures profondes. Le risque existe que la colère et le désespoir se transforment en hostilité interne ; mais une opportunité historique se présente également. La compréhension des mécanismes psychologiques constitue la première étape pour sortir du cycle de la destruction. Un nationalisme responsable rappelle que le désaccord n’est pas l’ennemi et que la critique ne signifie pas l’effacement de l’autre. Si l’objectif est un avenir meilleur pour l’Iran, préserver la dignité mutuelle, éviter la propagation de rumeurs et choisir consciemment le dialogue ne relèvent pas seulement d’un idéal moral, mais d’une nécessité psychologique et sociale. Aucune société n’a atteint la liberté en excluant ses propres enfants. La liberté naît de la confiance, du respect et de la maturité collective..
Vive l’Iran.
