
Les mouvements de protestation, au-delà d’être des phénomènes politiques, constituent aussi des expériences profondément psychologiques. Les personnes qui y participent ne se confrontent pas seulement à une structure politique ; elles font simultanément face à la peur, à la colère, à l’espoir, au deuil et à de fortes pressions mentales. Dans l’Iran des dernières années, les manifestations de grande ampleur et la répression violente contre les manifestants ont créé une expérience psychologique collective dont les effets sont visibles aussi bien à l’intérieur du pays qu’au sein de la diaspora iranienne. Dans ce contexte, parler de santé mentale ne signifie en aucun cas abandonner la contestation ; au contraire, la santé mentale constitue l’un des facteurs essentiels de la continuité de la lutte civique, car un mouvement dont les acteurs s’épuisent psychologiquement perd sa capacité à poursuivre son chemin.
En psychologie sociale, lorsqu’une société est confrontée à la violence politique, à la répression ou aux massacres, les individus réagissent de manières diverses. Ces réactions sont naturelles et traduisent la tentative de l’esprit de s’adapter à des conditions difficiles. Une partie des manifestants éprouve une colère intense ; une colère née de l’observation de l’injustice et de la perte d’amis ou de compatriotes. Cette colère peut devenir une force motrice pour poursuivre la résistance, car elle pousse souvent à l’action. Cependant, lorsqu’elle n’est pas gérée, elle peut conduire à l’épuisement mental ou à des comportements impulsifs. Gérer la colère ne signifie pas l’éteindre, mais la transformer en une énergie durable et orientée vers un but ; une énergie capable de soutenir l’engagement civique sur le long terme.
Un autre groupe de manifestants fait davantage face à l’anxiété et à l’inquiétude permanente. Ces personnes s’inquiètent pour leur sécurité, celle de leur famille et de leurs amis, et perçoivent l’avenir comme incertain. L’anxiété politique apparaît lorsque l’individu a le sentiment de ne plus avoir de contrôle sur la situation. Pour réduire cette pression, l’une des méthodes les plus efficaces consiste à créer un sentiment de « contrôle relatif », c’est-à-dire à se concentrer sur les actions réellement possibles, même si elles paraissent modestes. Participer à des activités civiques, contribuer à l’information, soutenir les familles touchées ou collaborer avec des groupes sociaux permet de réduire le sentiment d’impuissance et de rendre l’anxiété plus supportable.
Une autre partie de la société peut être touchée par le découragement ou par une forme de dépression politique. La dépression politique correspond à un état dans lequel la personne a le sentiment que ses efforts sont inutiles et qu’aucun changement ne se produira. Cet état apparaît souvent après des périodes de répression intense ou lors de luttes sociales prolongées. Il est important de comprendre que ce sentiment n’est pas un signe de faiblesse personnelle, mais une réaction normale à une pression durable. La manière d’y faire face consiste à revenir à un « espoir réaliste ». Un espoir réaliste signifie croire en un changement progressif plutôt qu’attendre une transformation immédiate. De nombreuses grandes transformations historiques se sont produites sur de longues périodes, et comprendre cette réalité peut prévenir un désespoir profond.
Au sein de la diaspora iranienne, on observe parfois un état appelé « culpabilité du survivant ». Des personnes vivant dans une sécurité relative peuvent éprouver de la culpabilité face à la souffrance de leurs compatriotes et penser devoir agir au-delà de leurs capacités. Si ce sentiment n’est pas maîtrisé, il peut conduire à un épuisement psychologique sévère. Une action sociale efficace et durable repose sur la capacité à maintenir un équilibre entre la responsabilité sociale et les limites personnelles.
Pour que les manifestants puissent poursuivre leur engagement civique tout en préservant leur santé mentale, un ensemble de stratégies individuelles et collectives est essentiel. La première consiste à gérer l’exposition aux informations violentes. L’exposition continue à des images de répression ou de violence maintient le système nerveux dans un état de stress permanent et affaiblit la résistance psychologique. Définir des moments précis pour suivre l’actualité et prendre périodiquement de la distance avec les réseaux sociaux n’est pas un signe d’indifférence ; c’est au contraire une méthode professionnelle pour préserver ses capacités mentales dans des luttes de longue durée.
La deuxième stratégie consiste à créer des réseaux de soutien. Discuter avec des amis, des collègues ou des groupes partageant les mêmes idées réduit le sentiment de solitude. La psychologie a montré que les êtres humains résistent mieux aux fortes pressions lorsqu’ils se sentent appartenir à une collectivité. Même de simples échanges, des petits groupes de discussion ou des contacts réguliers avec des proches peuvent jouer un rôle majeur dans le maintien de l’équilibre psychologique.
La troisième stratégie est le partage des responsabilités dans les activités civiques. De nombreux militants, par sens aigu du devoir, essaient d’assumer seuls toutes les tâches, ce qui accélère leur épuisement. L’engagement social efficace ressemble à un long parcours qui exige une planification collective. Lorsque les responsabilités sont réparties entre plusieurs personnes, la pression mentale diminue et le mouvement gagne en durabilité.
La quatrième stratégie consiste à préserver sa vie personnelle et ses sources d’énergie psychique. Le sport, l’art, la musique, la lecture, les activités en pleine nature ou même les conversations familiales sont autant de ressources qui permettent de régénérer l’énergie mentale. Ces activités ne signifient pas s’éloigner de la lutte ; elles font partie de la préparation psychologique nécessaire pour la poursuivre. Une personne totalement épuisée mentalement perdra, en pratique, sa capacité à continuer son engagement social.
La cinquième stratégie est de se concentrer sur des acquis petits mais réels. Dans les luttes sociales, les grands changements surviennent généralement de manière progressive. Si l’on ne pense qu’au résultat final, on risque de sombrer dans le découragement au cours du chemin. En revanche, accorder de l’importance aux progrès modestes, à la montée de la conscience publique, à la solidarité sociale ou à la formation de réseaux civiques permet de renforcer le sentiment d’avancement et de préserver la motivation.
Au niveau collectif également, les médias, les groupes civiques et les militants peuvent jouer un rôle important dans la santé mentale du mouvement. Diffuser des récits de solidarité, rappeler les valeurs nationales communes et proposer des perspectives réalistes pour l’avenir empêche le désespoir de devenir un état généralisé. Une société qui n’entend que des nouvelles d’échec perd sa motivation ; mais une société qui perçoit aussi les signes de résistance et de solidarité conserve une plus grande force psychologique pour poursuivre sa route.
Le point essentiel est que prendre soin de sa santé mentale n’est pas en contradiction avec la poursuite de la protestation et de la lutte civique ; c’en est au contraire une condition fondamentale. Les mouvements dont les participants parviennent à concilier engagement social et équilibre psychologique sont généralement plus durables et plus efficaces. À l’inverse, l’épuisement généralisé des militants peut affaiblir même les mouvements les plus puissants.
La société iranienne se trouve aujourd’hui à une étape où les pressions politiques et sociales s’accompagnent d’une expérience élargie de solidarité nationale. Dans une telle phase, le capital le plus précieux d’un mouvement n’est pas seulement le nombre de ses participants, mais leur endurance psychologique. Toute personne capable de transformer sa colère en énergie constructive, de gérer son anxiété par l’engagement social et de maintenir un espoir réaliste contribue en réalité au renforcement de la capacité collective de la société.
La poursuite de la lutte civique, comme tout long parcours, nécessite de l’endurance, et l’endurance est impossible sans prendre soin de son esprit et de ses émotions. La santé mentale n’est pas un sujet individuel séparé de la politique ; elle fait partie intégrante de la force sociale. Plus les individus pourront avancer avec un esprit équilibré et un espoir durable, plus la capacité collective de la société à traverser des périodes historiques difficiles sera renforcée.
Dans ce cadre, le rassemblement du 14 février 2026, organisé à l’appel du prince Reza Pahlavi et tenu simultanément dans trois grands centres mondiaux — Munich, Los Angeles et Toronto — revêt une importance qui dépasse celle d’un simple rassemblement de protestation. Il peut devenir une occasion psychologique de reconstruire un sentiment de solidarité et d’espoir collectif. La présence des Iraniens de la diaspora côte à côte envoie un message clair aux manifestants à l’intérieur du pays : ils ne sont pas seuls et leur voix est entendue au-delà des frontières. Participer à ce rassemblement peut transformer le sentiment d’isolement et d’impuissance en sentiment de participation et d’impact ; un ressenti qui, du point de vue psychologique, constitue l’un des facteurs les plus importants pour maintenir la motivation dans les luttes de longue haleine. Si chacun d’entre nous prend part à de tels moments avec un esprit conscient, une attitude responsable et un espoir réaliste, nous contribuerons non seulement au renforcement de la santé mentale collective, mais nous poserons aussi un acte concret pour renforcer la solidarité nationale — une force capable d’éclairer davantage l’avenir de l’Iran.
Vive l’Iran.
