
Chaque nation, dans son histoire, connaît un moment où elle se réveille soudainement du sommeil de l’habitude. Non pas au son des cloches d’une célébration, mais sous l’effet d’un coup porté au cœur. L’Iran d’aujourd’hui se tient précisément à un tel carrefour. Les années écoulées n’ont pas été une simple succession de nouvelles d’arrestations et de répression ; elles ont, lentement, transformé notre esprit collectif. Nous n’avons pas seulement été témoins d’événements politiques : au plus profond de notre vie psychique, nous avons traversé une expérience partagée, faite de choc, d’angoisse, de colère, puis de lucidité.
Tout commence souvent par un instant. Un instant où le téléphone sonne, où l’on frappe à la porte, ou encore où une information se propage sur les réseaux sociaux : « On l’a emmené » ou « On l’a tué ». À cette seconde, le temps perd sa forme ordinaire. L’esprit s’alourdit. Les sons s’éloignent. Les mots ne sont plus correctement perçus. Les psychologues décrivent cet état comme une « sidération » ou une forme de « gel psychique » (freeze) : une phase où le cerveau, pour se protéger, ralentit tout pendant quelques heures ou quelques jours. Cette réaction n’est pas un signe de faiblesse ; elle constitue un mécanisme naturel de survie.
Mais lorsque cette expérience ne reste pas circonscrite à un seul foyer et se répète dans des milliers de maisons, elle cesse d’être un événement purement personnel. Nous faisons alors face à une blessure qui se déploie à l’échelle d’un peuple. C’est ce que la psychologie nomme un traumatisme collectif : une atteinte psychique ressentie non par un individu seulement, mais par une société entière.
En Iran, ces dernières années, de nombreuses familles ont touché de près cette réalité. Certaines ont vu un proche arrêté, d’autres l’ont perdu, et d’autres encore vivent avec l’absence d’un disparu ; des noms qui ne figurent ni dans les registres officiels des prisons, ni parmi les décès confirmés. L’incertitude sur le sort d’un être humain est l’une des situations les plus éprouvantes que l’esprit puisse endurer. La psyché supporte plus aisément une certitude, même douloureuse, qu’une ambiguïté prolongée. Le statut de disparu, l’arrestation sans information, le silence, maintiennent l’esprit dans une boucle infinie d’hypothèses et de peur.
Des mères qui serrent contre elles le portrait de leur enfant, sans savoir s’il repose sous terre ou s’il se trouve derrière les murs d’une prison, vivent dans un état que l’on peut qualifier de « deuil inachevé ». Un deuil sans terme, parce que la vérité n’a pas été pleinement révélée. Ce deuil inachevé n’est pas seulement fait de larmes et de brûlure ; il est une suspension permanente, un entre-deux entre l’espoir et l’effroi. Une telle expérience use l’être humain, tout en pouvant se muer, paradoxalement, en une force profonde de résistance.
Dans ce contexte, nombre d’entre nous qui vivons hors d’Iran sommes confrontés à une autre forme de souffrance : la culpabilité du survivant. Cette question obsédante : pourquoi suis-je en relative sécurité, alors que lui est en danger ? Pourquoi puis-je parler, alors que sa voix a été réduite au silence ? Si elle n’est pas comprise et contenue, cette culpabilité peut paralyser. Mais si elle est correctement interprétée, elle peut se transformer en responsabilité : l’idée que je suis resté pour poursuivre, pour devenir une voix pour celui dont la voix a été étouffée.
C’est ici que le patriotisme prend un sens renouvelé. Le patriotisme ne consiste pas seulement à aimer un sol et une histoire ; il consiste à aimer l’être iranien. Il signifie refuser qu’un jeune soit tué pour avoir protesté pacifiquement. Refuser qu’une mère soit condamnée à l’attente. Croire que la dignité de l’être iranien mérite d’être défendue.
Un pouvoir qui s’appuie sur la peur pour se maintenir cherche à maintenir la société dans ce même état de gel, dans une forme de sidération collective. La sidération collective, ce sont des citoyens choqués, anxieux, incapables d’oser le mouvement. Pourtant, l’histoire montre que la sidération n’est pas éternelle. De même que le corps, après le choc, se réchauffe et retrouve sa mobilité, la société aussi, après une phase de peur, reprend progressivement le mouvement.
Ces dernières années, nous avons vu ce mouvement. Les protestations successives, les commémorations silencieuses, les textes publiés dans l’espace numérique, les récits transmis par les familles des victimes, tout cela signale que la société iranienne franchit le stade de « l’impuissance apprise ». L’impuissance apprise désigne l’état dans lequel un individu ou une société finit par croire qu’aucun changement n’est possible. Mais lorsque les gens reviennent à répétition dans la rue, lorsque les noms des disparus et des morts ne s’effacent pas, c’est que cette croyance est en train de se fissurer.
L’espoir joue ici un rôle décisif. L’espoir n’est pas une émotion simplement poétique ; c’est une force qui met l’être humain en mouvement. Les recherches ont montré que l’espoir peut atténuer les effets des pressions prolongées et augmenter la résilience. La résilience, c’est la capacité à tenir face à l’épreuve sans se briser. Une société qui se représente un avenir plus lumineux supporte plus aisément la douleur du présent.
Pour beaucoup d’Iraniens, un avenir au-delà de la République islamique n’est plus une idée lointaine. Cet avenir s’élabore dans les conversations, dans les analyses, dans les aspirations de la jeune génération et dans les récits des familles des victimes. Un avenir où nul ne serait emprisonné pour ses idées, où nul ne serait tué pour avoir protesté, et où aucune famille ne serait, ne serait-ce qu’un instant, condamnée à l’ignorance du sort de l’un des siens.
Dans cet horizon, certaines figures sont devenues des symboles d’espoir et de cohésion. Pour une large partie de la société, le nom du Prince Reza Pahlavi évoque le lien entre le passé et l’avenir ; il renvoie à la continuité historique de l’État national et à la possibilité d’ordonner la transition. L’importance de tels symboles, dans la psyché sociale, réside dans leur capacité à ne pas laisser l’espoir se disperser, mais à l’articuler à une projection cohérente de l’avenir.
L’espoir de la fin de la République islamique, en ce sens, n’est pas seulement le souhait de voir partir un gouvernement ; c’est le désir de mettre fin au cycle de la peur et de l’incertitude. C’est l’aspiration à rendre la sécurité aux foyers. C’est l’espoir que des mères n’aient plus à se tenir dans la rue avec la photo de leur enfant en demandant ce qu’il est devenu. Cet espoir n’est pas une colère aveugle ; il est la revendication d’une vie normale, fondée sur la loi et sur l’humanité.
L’Iran, à de multiples reprises dans son histoire, a traversé l’obscurité. Cette terre porte une mémoire longue : des défaites, des soulèvements, des larmes, et des relèvements. Aujourd’hui encore, nous nous tenons à l’un de ces tournants. Le choc vécu par tant de familles peut inaugurer une nouvelle phase ; celle où la peur cède la place à la conscience, et où la conscience devient mouvement.
Le gel qui s’est installé dans nos maisons peut se transformer en concentration. Le deuil qui a alourdi les cœurs peut devenir un pacte nouveau pour construire l’avenir. Et cet avenir, s’il se fonde sur le patriotisme, la primauté du droit et le respect de la dignité de l’être iranien, ne sera pas un rêve, mais la continuité naturelle de l’histoire.
Aujourd’hui, dans le cœur de nombreuses familles, à côté des larmes et de l’inquiétude, une volonté calme prend forme : la volonté de voir ce cycle prendre fin. La volonté de bâtir un Iran où aucune mère ne se consumerait dans l’incertitude, où aucun nom ne demeurerait sans voix, et où aucun jeune ne serait sacrifié pour avoir voulu la liberté.
De ces chocs naît l’espoir ; et de cet espoir naît l’avenir.
Vive l’Iran.
