Mon frère en détention, l’Iran au cœur ; récit d’un engagement national

Ce qui m’est arrivé le 16 février 2026 n’a pas été une simple nouvelle ; c’est comme si une fissure profonde s’était ouverte dans les fondations mêmes de mon psychisme et de mon identité. Ce jour-là, j’ai compris que mon frère, en Iran, avait été arrêté avec une violence indescriptible par des agents en civil affiliés au régime de la République islamique. Les mêmes « hommes en civil » qui avaient traîné au sol, la bouche en sang, un jeune homme d’élite, titulaire d’un master en architecture avec une moyenne de 19,50.

À cet instant, le temps s’est arrêté dans mon esprit. Moi qui, depuis des années, combats à l’étranger par ma plume et qui, chaque jour, consacre une part de ma vie, par fidélité à ma conscience, à écrire, analyser et dénoncer, je me suis soudain retrouvé face à une réalité nue et intime : la répression dont je parlais venait, cette fois, frapper ma propre maison.

Cette expérience ne peut se réduire à de simples émotions familiales. Ce qui s’est produit a été un choc psychique aigu ; un impact qui place le système nerveux en mode survie. En psychologie du traumatisme, lorsqu’un individu se trouve confronté à une menace soudaine, incontrôlable et impossible à contenir, les réponses de survie s’activent. Beaucoup imaginent que la réaction naturelle se limite au combat ou à la fuite, mais lorsque la menace est absolue et échappe entièrement au contrôle, la réponse dominante peut être la sidération, ce que l’on appelle le « freeze ». Le gel psychique signifie l’arrêt temporaire du traitement cognitif, une anesthésie émotionnelle, la suspension de la décision et l’enfermement dans un silence intérieur.

C’est exactement ce que j’ai vécu.

Jusqu’à ce jour, ma vie s’organisait autour de la lutte intellectuelle, de l’écriture et de l’analyse. Mais en apprenant l’arrestation de mon frère, toute mon existence s’est scindée en deux : survivre dans l’espoir de sa libération, et tenter de le faire libérer à distance. Durant ces dix premiers jours, mon esprit n’a plus eu la capacité de se concentrer sur autre chose que sur sa santé et sa liberté. Ma plume, auparavant ininterrompue, s’est tue. Non pas par renoncement à mes idéaux, mais sous l’assaut de l’angoisse et du choc qui m’avaient plongé dans la sidération.

Cette sidération n’était pas un signe de faiblesse. Le cerveau, face à une menace visant les liens affectifs les plus proches, bascule dans un état de protection. Le cortex préfrontal, responsable de l’analyse logique et de la planification, voit son activité diminuer, tandis que l’amygdale, centre de traitement de la peur, prend le contrôle. Il en résulte un resserrement de l’attention sur un objectif immédiat : survivre et sauver l’être cher. En ces jours-là, rien de la vie ordinaire n’avait d’importance. Dans mon esprit, la vie s’était réduite à un seul nom : mon frère.

Mais cette expérience n’était pas seulement un événement personnel ; elle reflétait la nature du dispositif politique de la République islamique, qui introduit la répression au cœur même des familles. Ces agents en civil, qui procèdent à des arrestations sans transparence juridique et avec violence, font partie d’un mécanisme de production d’une peur organisée. L’objectif de telles arrestations n’est pas uniquement de neutraliser un protestataire ; il consiste à transmettre un message d’insécurité à son réseau affectif. La famille doit avoir peur, la sœur doit se taire, le frère doit ranger sa plume.

Durant les neuf premiers jours, j’ai vécu exactement ce que le régime recherche : le silence né du choc. Chaque nuit se terminait par l’absence totale d’informations. Or l’absence d’informations est, psychologiquement, plus corrosive qu’une mauvaise nouvelle. L’esprit humain s’accommode mieux d’une certitude, même amère, que d’une ambiguïté prolongée. Chaque jour sans nouvelle de sa situation faisait basculer le choc initial vers une anxiété chronique. Mon sommeil était perturbé, ma concentration détruite, et un sentiment de « culpabilité du survivant » s’installait lentement : lui en prison, moi en liberté.

Le neuvième jour, lorsque nous avons appris par le tribunal que son dossier relevait de la « Note 48 » du Code de procédure pénale, un nouveau niveau de réalité s’est imposé à moi. Une disposition généralement mobilisée pour des accusations telles que l’atteinte à la sécurité nationale, la propagande contre le régime, l’association et la collusion contre la sécurité ou l’espionnage, et qui restreint l’accès libre à un avocat. Cette restriction n’est pas seulement un obstacle juridique ; c’est un instrument psychologique. Priver un prévenu du libre choix de son conseil, c’est lui retirer le dernier signe de connexion à la justice.

À cet instant, j’ai compris que mon frère n’était pas seulement enfermé dans une cellule, mais maintenu dans une forme de vide juridique. Cette prise de conscience a transformé mon choc en une colère lucide. La question qui a alors envahi mon esprit fut celle-ci : lorsqu’il a risqué sa jeunesse avec le courage de son âge pour la liberté de l’Iran, pourquoi devrais-je rester silencieux ? Comment ai-je pu me taire neuf jours ?

J’ai trouvé la réponse dans la psychologie du traumatisme. Mon silence était la réponse naturelle du système nerveux face à une menace extrême. Mais demeurer dans ce silence aurait été un choix. Et j’ai décidé de changer ce choix.

Dans une perspective nationaliste, ce qui est arrivé à mon frère est l’histoire de milliers de familles iraniennes. Des mères qui serrent le portrait de leur enfant, des pères qui pleurent en silence, des sœurs et des frères qui vivent entre fierté et inquiétude. Ces souffrances constituent un capital moral pour une nation. Une nation qui paie un tel prix pour la liberté est une nation vivante.

Je suis fier de mon frère. Fier qu’il refuse d’abandonner ses idéaux, même au prix de sa jeunesse. Fier de tous mes frères et sœurs détenus, qui tiennent debout dans les prisons de la République islamique. Et, en même temps, j’ai éprouvé la honte : la honte de voir ma plume, dans l’espace de la liberté d’expression, s’être arrêtée neuf jours. Mais cette honte est devenue une force de retour.

Du point de vue de la psychologie existentielle, la souffrance peut conduire au non-sens ou au sens. J’ai choisi de la transformer en sens. La plume qui s’était tue dix jours n’est plus seulement un instrument d’analyse ; elle est devenue un engagement personnel. Un engagement pour la liberté de mon frère, et pour la liberté de l’Iran.

Par la répression, les arrestations, les dispositions restrictives et l’ingénierie de la peur, la République islamique cherche à maintenir la société dans un état de sidération collective. Mais la sidération est toujours temporaire. De même que le corps reprend le mouvement après le choc, un peuple, après l’engourdissement, atteint le moment du sursaut. L’histoire a montré que les pouvoirs fondés sur la peur finissent tôt ou tard par affronter une vague de conscience nationale qu’ils ne peuvent contenir.

Aujourd’hui, mon combat n’est plus seulement une activité intellectuelle ; c’est une expérience vécue. Chaque mot que j’écris rappelle une vérité : mon frère et des milliers de jeunes sont en prison. Mon silence serait un cadeau fait à la répression ; ma voix, si modeste soit-elle, participe à la briser.

J’écris pour la liberté de mon frère. Pour les mères qui tiennent des portraits entre leurs mains. Pour ceux qui reposent sous terre, uniquement pour avoir protesté pacifiquement. Pour une génération qui veut arracher l’Iran à la captivité.

Et j’ai la conviction que ces souffrances ne seront pas vaines. L’Iran d’après la République islamique sera un Iran où les arrestations arbitraires, les dispositions restrictives et la répression de la contestation deviendront un souvenir amer. Un Iran où aucun jeune ne sera emprisonné pour avoir voulu la liberté.

Mes neuf jours de sidération m’ont appris que même les combattants sont humains : ils tremblent, se brisent, subissent le choc. Mais ce qui fait une nation, ce n’est pas l’absence de tremblement ; c’est le fait de se relever. Mon frère est toujours détenu, mais moi, je suis revenu. Revenu non seulement pour mon frère, mais pour l’Iran. Revenu avec une plume qui n’est plus seulement un outil d’écriture, mais un drapeau d’engagement. Revenu avec une foi plus profonde dans le fait que cette terre, malgré ses blessures, est vivante.

J’ai la certitude qu’un pays qui possède des jeunes au courage de mon frère, un pays dont les mères se tiennent debout, en larmes mais fières, un pays dont les sœurs et les frères sont en détention mais demeurent libres dans leur conviction, n’est pas vaincu. La République islamique peut enfermer des corps dans des cellules ; elle ne peut pas emprisonner la volonté d’un peuple.

Un jour viendra où ces blessures deviendront des signes d’honneur. Un jour où, dans les rues d’Iran, on n’entendra plus le bruit de jeunes traînés de force, mais l’écho de leurs pas libres. Un jour où les mères baisseront les cadres serrés contre leur poitrine et prendront leurs enfants dans leurs bras. Un jour où la liberté ne sera plus un désir, mais une réalité quotidienne.

Et ce jour-là, nous saurons que ces souffrances n’étaient pas inutiles ; que mes neuf jours de silence et les milliers de jours d’attente des mères faisaient partie du chemin d’une renaissance. Un Iran libre, digne et résolu dans sa dignité nationale ; un Iran fondé sur le droit, l’honneur et le courage de ses enfants.

Vive l’Iran.


Ehsan Tarinia – Luxembourg
Écrit le 27  février 2026