Transfert du pouvoir dans l’ombre de la guerre ; Mojtaba Khamenei et la dernière contradiction de la République islamique 

Pour ceux d’entre nous qui avons vécu dans ce pays et qui, pendant des années, avons vu l’ombre de la République islamique peser sur nos vies et sur le destin de notre nation, parler d’un changement de guide dans ce système n’est pas seulement une analyse théorique ou universitaire. Il s’agit du récit d’une expérience historique étroitement liée à notre vie quotidienne. Une génération d’Iraniens a grandi dans un environnement où les libertés civiles limitées, une économie usée et une politique étrangère aventureuse constituaient une partie indissociable de la réalité sociale. Aujourd’hui, après la mort d’Ali Khamenei au cours de la guerre et malgré les menaces des États-Unis et d’Israël d’éliminer à nouveau les successeurs potentiels à la direction, l’annonce de Mojtaba Khamenei comme nouveau guide par l’Assemblée des anciens de l’Assemblée des experts constitue la nouvelle la plus dénuée de valeur qui puisse néanmoins influencer profondément l’avenir du pays.

Ce qui s’est produit à ce moment historique n’est pas simplement un transfert de pouvoir d’un individu à un autre. La question est en réalité la mise au jour d’une crise structurelle d’un système qui, au cours des quatre dernières décennies, est resté pris entre la prétention à une légitimité religieuse et la réalité d’une autorité sécuritaire. L’élection de Mojtaba Khamenei comme nouveau guide intervient alors que le pays est confronté à la guerre, à une crise économique et à un profond fossé entre le pouvoir et la société. Cette situation pose une question fondamentale : un tel transfert peut-il sauver le système politique de sa crise de légitimité ou ne fera-t-il que l’approfondir.

La direction héréditaire et la contradiction historique de la République islamique

La révolution islamique de 1979 a commencé avec de grands slogans politiques. L’un des plus importants était l’opposition au pouvoir héréditaire et à la concentration du pouvoir au sein d’une même famille. La République islamique devait être un système dans lequel le pouvoir serait déterminé par des mécanismes politiques et religieux et non par des liens familiaux. Or, après plus de quatre décennies, un transfert de pouvoir du père au fils s’est produit au sommet de cette même structure et évoque l’image d’une reconstruction d’un pouvoir califal islamique.

Pour de nombreux Iraniens, cette scène n’est pas seulement une contradiction politique mais aussi un symbole de l’érosion de l’idéologie originelle du régime. Un gouvernement qui se présentait comme le remplaçant du système national monarchique se retrouve désormais, avec le transfert du pouvoir au sein de la famille du guide précédent, face à l’une de ses plus grandes contradictions historiques.

En philosophie politique, la légitimité du pouvoir dépend de son acceptation sociale. Le sociologue allemand Max Weber explique que tout gouvernement a besoin d’une forme de légitimité pour survivre. Si cette légitimité disparaît, le gouvernement est contraint de s’appuyer sur les instruments de la coercition et du contrôle sécuritaire pour se maintenir. L’expérience de la République islamique au cours des dernières décennies a montré que ce système s’est progressivement orienté vers ce modèle.

Mojtaba Khamenei et la structure du pouvoir dans l’ombre

Le nom de Mojtaba Khamenei n’est pas un nom nouveau pour la société iranienne. Depuis des années, il est évoqué dans l’espace politique du pays comme l’une des figures influentes agissant en coulisses du pouvoir. Bien qu’il n’ait occupé aucune fonction officielle clairement définie au sein de l’État, de nombreux rapports ont été publiés sur son influence dans les réseaux politiques et sécuritaires.

Dans les sciences politiques, ce phénomène est appelé pouvoir informel. Dans une telle situation, une personne qui ne détient pas de responsabilité officielle influence les décisions importantes à travers des réseaux politiques ou sécuritaires. Ce type de modèle apparaît généralement dans des systèmes où la structure du pouvoir n’est ni transparente ni responsable devant la société.

Au cours des dernières années, Mojtaba Khamenei était connu comme une figure entretenant des relations étroites avec certains cercles de pouvoir au sein du Corps des gardiens de la révolution islamique. C’est pourquoi de nombreux analystes considèrent son accession à la direction comme le signe de l’officialisation d’un pouvoir qui, auparavant, agissait dans l’ombre.

Les Gardiens de la révolution et le véritable équilibre du pouvoir

Aucune analyse réaliste de la politique iranienne n’est complète sans prendre en compte le rôle du Corps des gardiens de la révolution islamique. Au cours des quatre dernières décennies, cette institution est passée d’une organisation militaire à l’un des acteurs économiques et politiques les plus puissants du pays. De nombreux grands projets économiques en Iran sont contrôlés par des entreprises affiliées aux Gardiens de la révolution, et l’influence de cette institution dans la structure politique n’a cessé d’augmenter.

Dans de telles conditions, tout nouveau guide est contraint d’interagir avec cette structure de pouvoir afin de consolider sa position. Cette dépendance peut conduire à une sécurisation encore plus forte de la politique du pays et à une limitation accrue de l’espace de compétition politique.

Du point de vue de la psychologie politique, une telle structure est également dangereuse, car le dirigeant, au lieu de tirer sa légitimité de la satisfaction populaire, dépend du soutien des institutions sécuritaires.

La psychologie du pouvoir en période de crise

L’un des aspects les plus importants de l’analyse de la direction de Mojtaba Khamenei réside dans les conditions dans lesquelles il est arrivé au pouvoir. La guerre, les pressions internationales et la perte de membres de la famille peuvent avoir un impact profond sur l’état d’esprit de tout dirigeant politique.

En psychologie politique, il existe un concept appelé mentalité d’encerclement. Cette mentalité apparaît lorsque le dirigeant perçoit le monde comme un champ de bataille permanent et considère que son pays est soumis à une menace constante. Dans de telles circonstances, même les oppositions internes peuvent être interprétées comme une partie de cette menace extérieure.

La philosophe politique du XXe siècle Hannah Arendt écrit, dans son analyse des systèmes autoritaires, que les gouvernements dépourvus de légitimité sociale s’appuient sur la violence pour préserver leur pouvoir. Elle souligne toutefois que la violence ne peut jamais remplacer la légitimité.

Pour un pays comme l’Iran, confronté à de vastes problèmes économiques et sociaux, une telle mentalité peut aggraver les crises, car au lieu de résoudre les problèmes réels de la société, la politique se transforme en un champ permanent de confrontation.

La société iranienne et la crise de représentation

La société iranienne a connu de profondes transformations au cours des dernières décennies. La jeune génération iranienne possède un niveau d’éducation plus élevé, un accès plus large à l’information et des liens plus étroits avec le monde extérieur. Une telle société attend davantage de participation politique et de libertés civiles.

Dans les théories des sciences politiques, lorsque l’écart entre le gouvernement et la société s’accroît, une crise de représentation apparaît. Dans une telle situation, une grande partie des citoyens estime que le gouvernement ne représente pas réellement leurs aspirations et leurs intérêts.

Jean-Jacques Rousseau écrit dans Du contrat social que la souveraineté appartient au peuple et que tout gouvernement doit agir conformément à la volonté générale. Si ce lien entre le gouvernement et le peuple disparaît, la légitimité politique disparaît également. Dans l’Iran d’aujourd’hui, une grande partie des citoyens est confrontée précisément à ce sentiment.

L’Iran au-delà de la République islamique

L’annonce de Mojtaba Khamenei comme nouveau guide par l’Assemblée des anciens de l’Assemblée des experts est peut-être la nouvelle la plus dénuée de valeur que tout Iranien ait entendue. Une direction de quelques jours ou de quelques mois n’est pas une direction qui mérite une attention particulière, car nous savons tous très bien que Mojtaba Khamenei, en tant que guide de la République islamique, constitue une cible légitime pour les missiles américains et israéliens. Toutefois, malgré toutes ces crises, il ne faut pas oublier une vérité historique. L’Iran est bien plus vaste et plus profond que tout gouvernement temporaire. Cette terre possède une civilisation vieille de plusieurs millénaires et sa culture a des racines profondes dans l’histoire du monde.

Le nationalisme iranien repose sur la conviction que les intérêts de l’Iran doivent être placés au-dessus de toute idéologie politique. Notre pays a besoin d’un gouvernement au service de la nation et non d’un gouvernement qui place la nation au service de sa propre survie.

Dans l’histoire contemporaine de l’Iran, les tentatives visant à limiter le pouvoir et à établir un gouvernement fondé sur le droit ont une longue tradition. La révolution constitutionnelle au début du XXe siècle fut une tentative d’instaurer un tel ordre dans lequel la constitution et la volonté du peuple constitueraient le fondement du gouvernement.

Au cours des dernières années, les manifestations massives en Iran ont montré qu’une grande partie de la société souhaite des changements fondamentaux dans la structure politique du pays. Ces protestations ne sont pas seulement une réaction aux difficultés économiques ; elles expriment également une profonde insatisfaction à l’égard de la manière dont le pays est gouverné.

Pour de nombreux Iraniens, la question principale n’est pas le nom d’un dirigeant mais la structure de pouvoir qui limite la possibilité d’une participation réelle du peuple. Cette demande de changement constitue en réalité la continuation du même désir qui, tout au long de l’histoire contemporaine de l’Iran, a été exprimé à maintes reprises.

La succession de Mojtaba Khamenei intervient à un moment où la République islamique est confrontée à un ensemble de crises politiques, économiques et sociales. Le transfert du pouvoir au sein de la famille du guide précédent ne résout pas ces crises ; il soulève au contraire des questions plus profondes sur la nature de la structure du pouvoir en Iran.

Sur le plan théorique, cet événement constitue un signe d’une profonde érosion de la légitimité politique dans la structure de la République islamique. Sur le plan de la psychologie politique, les conditions de guerre, les crises successives et les pressions sécuritaires peuvent conduire l’état d’esprit du nouveau guide, s’il lui est possible de continuer à rester au pouvoir, vers une sécurisation encore plus forte de la politique et vers l’interprétation de toutes les questions dans le cadre de la menace et de la survie.

Cependant, l’histoire de l’Iran a montré que cette terre a traversé à maintes reprises de grandes crises. L’Iran est un pays doté d’un peuple conscient et d’une culture ancienne. L’avenir de cette terre ne sera finalement pas déterminé par un individu, mais par la volonté du peuple iranien.

Vive l’Iran.


Ehsan Tarinia – Luxembourg
Écrit le 2  mars 2026