
Dans l’espace troublé et tendu de la politique iranienne, tout projet qui prétend « transférer la souveraineté au peuple » peut, à première vue, apparaître attrayant et porteur d’espoir. Pourtant, la politique n’est pas un domaine où l’on juge les intentions, mais un champ d’évaluation du pouvoir social, de la légitimité historique, du capital symbolique et de la capacité institutionnelle. C’est précisément sous cet angle que l’annonce d’un « gouvernement provisoire » par le Conseil national de la Résistance iranienne, ainsi que son appui sur le « programme en dix points » présenté par Maryam Radjavi, doivent faire l’objet d’un examen précis, critique et fondé sur les principes des sciences politiques et de la psychologie sociale.
La question principale n’est pas ce que ce conseil affirme, mais dans quelle mesure la société iranienne le reconnaît comme son représentant. Dans les théories classiques de la légitimité, de Max Weber à Hannah Arendt, la légitimité ne se construit pas par des déclarations ou des communiqués, mais par l’acceptation publique et la participation réelle des citoyens. Toute force politique qui, avant d’avoir obtenu le consentement social, se proclame « alternative » et « gouvernement de transition », se trouve confrontée à une question fondamentale : de quelle source tire-t-elle son autorité.
Le Conseil national de la Résistance s’est présenté au cours des quatre dernières décennies comme un « gouvernement en exil ». Pourtant, dans la pratique, aucun gouvernement officiel dans le monde ne l’a reconnu, et à l’intérieur de l’Iran, aucun signe d’une base sociale significative ne peut être observé en sa faveur. Cet écart entre la revendication et la réalité sociale constitue le nœud analytique principal de ce projet.
Dans la littérature politique, un gouvernement provisoire prend sens lorsqu’un régime s’est effondré et qu’un vide du pouvoir est apparu, ou lorsqu’un accord national entre les forces influentes a été établi pour gérer la période de transition. Dans les expériences réussies de transition, comme en Espagne après Franco ou en Europe de l’Est après l’effondrement du bloc soviétique, les gouvernements de transition ont été le produit d’un consensus ou d’une pression sociale étendue. Dans le cas du Conseil national de la Résistance, nous sommes confrontés à une annonce unilatérale.
Proclamer un gouvernement provisoire alors que le régime en place n’est pas tombé, qu’aucun accord national n’a été formé et qu’aucun mouvement social d’ampleur à l’intérieur du pays ne soutient cette structure, ressemble davantage à l’ébauche d’un souhait adressé au Père Noël qu’à un projet politique fondé sur la réalité.
En psychologie sociale, il existe un phénomène appelé « illusion de la majorité silencieuse ». Les groupes idéologiques fermés créent parfois en leur sein un tel espace de confirmation mutuelle qu’ils en viennent à croire que la majorité de la société partage leurs opinions, alors qu’en dehors de ce cercle une telle perception n’existe pas. La structure organisationnelle de l’Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran, qui constitue le pilier principal du Conseil national de la Résistance, est depuis longtemps décrite comme une structure fermée, idéologique et hiérarchisée. De telles structures sont propices à la formation d’une « chambre d’écho », un espace dans lequel la critique est éliminée et les croyances internes sont reproduites comme si elles représentaient une vérité générale.
Le programme en dix points présenté par Maryam Radjavi inclut, en apparence, des notions telles que des élections libres, la séparation de la religion et de l’État, l’égalité entre les sexes et l’abolition de la peine de mort. Ces principes correspondent, sur le plan théorique, aux valeurs démocratiques. Toutefois, la politique ne se limite pas au contenu des programmes. La question essentielle concerne la capacité d’exécution, la sincérité institutionnelle et le comportement passé des porteurs de ce programme.
Si une organisation ne tolère pas l’opposition en son sein, si sa structure décisionnelle n’est pas transparente ni responsable, si son leadership est à vie et non électif, comment peut-on être certain qu’elle deviendra soudainement, à l’échelle nationale, une défenseure de la démocratie. En science politique, on distingue le « discours démocratique » de la « culture démocratique ». De nombreux groupes peuvent apprendre le langage de la démocratie sans pour autant en intérioriser la culture.
En outre, la proposition d’un gouvernement provisoire par un conseil dont la majorité des membres est éloignée depuis des années de la réalité sociale iranienne soulève une autre question. Dans quelle mesure leur compréhension de la complexité de la société iranienne actuelle est-elle actualisée et réaliste. L’Iran de l’année 1404 du calendrier iranien diffère profondément de l’Iran des années 1980 ou même des années 2000 sur les plans générationnel, culturel et social.
L’un des critères d’évaluation d’une alternative politique réside dans sa présence dans la mémoire collective de la population. Si, à l’intérieur de l’Iran, lors des protestations nationales, des grèves ou des mouvements civiques, les slogans ou les symboles du Conseil national de la Résistance ne sont pas visibles de manière significative, cette réalité ne peut être compensée par des déclarations officielles.
La société iranienne, en particulier la jeune génération, est très sensible à la question de l’indépendance nationale. Le souvenir de la collaboration de l’Organisation des Moudjahidine du peuple avec le régime de Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak demeure une blessure dans la mémoire historique des Iraniens. Même si la nouvelle génération n’a pas vécu directement cette période, les récits familiaux et sociaux l’ont transmise. Dans une société profondément attachée au nationalisme et à l’intégrité territoriale, un tel passé représente un coût politique considérable.
La proclamation d’un gouvernement provisoire par un conseil portant un tel héritage, sans qu’un processus clair de réconciliation nationale ou de réexamen historique ait été entrepris, se heurte donc à une profonde méfiance. La politique en Iran n’est pas seulement le domaine des idées ; elle est également le domaine de la mémoire.
Comparée à ce modèle, l’approche du prince Reza Pahlavi apparaît différente du point de vue du discours politique. Au cours des dernières années, le prince Reza Pahlavi a insisté sur un rôle de facilitateur plutôt que de dirigeant, déclarant à plusieurs reprises que la forme du système politique futur doit être déterminée par un vote libre du peuple. Cette position, indépendamment de l’accord ou du désaccord qu’elle suscite, est théoriquement plus conforme au principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
La différence essentielle réside dans le fait que le prince Reza Pahlavi ne s’est pas proclamé « chef d’un gouvernement de transition », mais a plutôt insisté sur la nécessité de créer un mécanisme national et inclusif pour dépasser la République islamique. En science politique, cela correspond à la distinction entre une « revendication préalable du pouvoir » et une « proposition de cadre pour une décision collective ».
De plus, son capital symbolique au sein d’une grande partie de la société iranienne, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, trouve ses racines dans l’histoire contemporaine de l’Iran. Ce capital symbolique, même s’il peut faire l’objet de débats, ne peut être nié. À l’inverse, le Conseil national de la Résistance ne dispose pas d’un capital symbolique comparable au sein du pays, même à l’échelle d’une minorité visible.
Les groupes politiques en exil sont confrontés à un risque permanent : celui de s’éloigner de la réalité sociale et de se retrouver prisonniers de leur propre image mentale. Lorsqu’une organisation opère pendant des décennies à l’étranger sans lien organique avec la société intérieure, elle tend progressivement à construire un « récit alternatif ». Dans ce récit, elle se présente comme la seule force cohérente, la seule alternative et le seul espoir.
Ce phénomène est connu dans la littérature de la psychologie politique sous le terme d’« identité assiégée ». Le groupe a le sentiment d’être constamment entouré d’ennemis et interprète toute critique non pas comme une possibilité de réforme, mais comme un complot. Une telle mentalité, si elle accède au pouvoir, est susceptible de reproduire l’autoritarisme.
Pour un courant nationaliste, le principe fondamental est l’indépendance politique et la prise de décision endogène. Tout projet de transfert du pouvoir qui s’appuie davantage sur des réseaux de lobbying étrangers que sur les dynamiques sociales internes suscite une sensibilité nationale. Le peuple iranien a vécu à plusieurs reprises, au cours du siècle dernier, l’expérience douloureuse de l’ingérence des puissances étrangères dans son destin.
L’annonce d’un gouvernement provisoire depuis l’extérieur des frontières, sans qu’il soit issu d’un mouvement national intérieur, renforce inévitablement l’inquiétude qu’il puisse s’agir d’un projet conçu à l’étranger plutôt que de l’expression directe de la volonté populaire.
La critique du Conseil national de la Résistance et de son projet de gouvernement provisoire ne signifie pas une défense de la République islamique. Au contraire, c’est précisément du point de vue d’un nationaliste opposé à la République islamique qu’il est nécessaire de rester vigilant face à toute prétention au pouvoir dépourvue de soutien populaire. La démocratie ne se construit pas par des déclarations, mais par la confiance sociale. La légitimité ne naît pas de proclamations, mais du vote des citoyens.
L’annonce d’un gouvernement provisoire par le Conseil national de la Résistance apparaît moins comme une feuille de route fondée sur la réalité sociale de l’Iran que comme le reflet d’une auto-représentation idéologique. En politique, l’écart entre l’image que l’on a de soi et l’image que la société renvoie est déterminant. L’Iran de demain a besoin de forces politiques qui, plutôt que de revendiquer le pouvoir à l’avance, acceptent la souveraineté de la volonté populaire. Ce n’est que dans un tel cadre que le transfert de la souveraineté prend son sens et que la démocratie peut passer du niveau du slogan à celui de la structure.
L’avenir de l’Iran après la République islamique, s’il doit être durable et fondé sur la confiance publique, naîtra des mécanismes réels de la société iranienne, et non de cercles fermés ni de déclarations pré-rédigées. Le capital principal de cette transition est la confiance nationale ; une confiance qui, ces dernières années, s’est manifestée dans les rues d’Iran, dans les protestations nationales, dans les slogans spontanés et dans la redéfinition du concept de souveraineté populaire. Dans ce contexte, le nom du prince Reza Pahlavi est apparu, pour une part significative de la société, non comme une autorité imposée, mais comme le symbole d’un point d’appui pour une transition pacifique et organisée hors de la République islamique. Ce capital symbolique est issu d’un lien historique, de la mémoire collective et de la perception de la nécessité de l’unité nationale. Si un jour l’effondrement de la structure autoritaire de Téhéran devait se produire sous quelque forme que ce soit, ce qui pourrait empêcher le pays de sombrer dans le chaos serait précisément ce réseau de confiance nationale et l’existence d’une figure ou d’un mécanisme bénéficiant d’une acceptation publique, et non des projets qui se proclament d’avance comme le futur gouvernement.
Dans un moment aussi décisif, même si la disparition physique du sommet de la pyramide du pouvoir à Téhéran devait être perçue comme le point de départ de la fin d’une période historique, la société iranienne ne transformera pas cette étape en un marché où s’échangent des rêves irréalistes. Le peuple iranien, en particulier les forces nationalistes et laïques, a payé un prix considérable pour récupérer son droit à la souveraineté et ne remettra pas ce capital entre les mains d’un courant dépourvu de légitimité sociale. La transition, si elle doit réussir, doit être fondée sur le consensus, la transparence, des mécanismes juridiques clairs et l’acceptation du vote libre du peuple. L’avenir de l’Iran n’est ni le terrain des illusions idéologiques ni celui de l’appropriation de la volonté nationale par des groupes autoproclamés. Si cet avenir doit réellement émaner de la volonté des Iraniens, il prendra forme autour de la rationalité politique, de la solidarité nationale et de la confiance mutuelle, et dans cet espace aucune force ne pourra transformer les aspirations du peuple en simple marchandise de propagande.
