L’espoir des Iraniens dans la chute de la République islamique pour rester et reconstruire, face à la fuite et à l’exil

Ehsan Tarinia — Les récentes évolutions militaires qui ont visé la structure du pouvoir de la République islamique ne constituent pas seulement un événement géopolitique au Moyen Orient. Pour la société iranienne, ce moment revêt une signification plus profonde. Au niveau de l’analyse en psychologie politique, cette situation peut être considérée comme un moment au cours duquel une société soumise à une domination de longue durée aperçoit soudain devant elle une perspective réelle de changement. De tels moments sont rares dans l’histoire des nations. Ils surviennent lorsque la pression extérieure, la crise intérieure et la colère sociale accumulée convergent en un même point. L’Iran se trouve aujourd’hui précisément dans une telle situation.

Au cours de plus de quatre décennies de pouvoir, la République islamique n’a pas seulement été un système politique autoritaire. Elle a également été un système idéologique armé, qui a fondé sa survie sur la violence organisée contre la société. Depuis les premières années de l’instauration de ce régime jusqu’à aujourd’hui, la répression politique, les exécutions d’opposants, les prisons politiques, la répression des femmes, les restrictions sociales sévères et l’usage constant des forces de sécurité contre les citoyens ont fait partie de la réalité vécue de la société iranienne. En psychologie politique, les sociétés qui demeurent longtemps sous une telle structure développent une forme de mémoire collective de la violence et de l’injustice. Cette mémoire ne s’efface pas. Elle se transforme progressivement en combustible psychique de la résistance.

En Iran, cette mémoire collective s’est déposée, au fil des décennies, dans les différentes couches de la société. Les générations qui vivent aujourd’hui dans les rues d’Iran sont les enfants de ces mêmes familles qui, dans les décennies passées, ont été témoins des exécutions, des répressions et des humiliations systémiques. Dès lors, lorsque la structure du pouvoir de ce régime vacille sous l’effet de la guerre et de la pression extérieure, la réaction d’une grande partie de la société n’est pas la peur, mais l’espoir. Un espoir enraciné dans l’expérience historique de la répression.

En psychologie politique, l’espoir dans de telles circonstances peut être qualifié d’« espoir de libération ». Ce type d’espoir apparaît lorsqu’une société sent que, pour la première fois, la structure répressive est devenue vulnérable. Un tel moment peut libérer au sein de la société une énergie considérable de motivation politique. Dans l’Iran d’aujourd’hui, les signes de ce phénomène sont clairement visibles. Pour de nombreux Iraniens, les attaques récentes ne sont pas perçues comme une menace contre la nation, mais comme un coup porté à un appareil qui, pendant des décennies, a agi contre la nation.

C’est également dans ce cadre qu’il faut examiner la réaction de certains gouvernements européens. Ces derniers jours, des responsables de l’Union européenne ont exprimé leur inquiétude à propos d’une possible vague migratoire iranienne. En apparence, cette inquiétude peut sembler relever d’une préoccupation humanitaire. Mais du point de vue de l’analyse politique et de la psychologie sociale, de telles déclarations révèlent souvent la profondeur du décalage entre la compréhension européenne de la société iranienne et la réalité psychologique du peuple de ce pays.

La société iranienne se trouve aujourd’hui dans une situation où nombre de ses citoyens ont le sentiment que l’histoire est en train de changer. Dans de tels moments, la motivation à rester et à participer au destin du pays augmente de manière significative. Contrairement à ce qu’imaginent certains analystes européens, la société iranienne se montre, à ce moment historique, plus sensible que jamais à son destin politique.

L’ironie amère réside dans le fait que beaucoup des gouvernements qui expriment aujourd’hui leurs inquiétudes face à une éventuelle vague migratoire iranienne ont, au cours des dernières décennies, joué un rôle direct ou indirect dans la formation des conditions actuelles. La révolution de 1979 s’est déroulée dans un contexte de transformations géopolitiques dans lequel de nombreux acteurs internationaux étaient impliqués, et face à la répression systématique de la République islamique, ils n’ont pas apporté de réponse efficace. Au cours des quatre dernières décennies, la République islamique n’a pas seulement réprimé ses propres citoyens. Elle a aussi été l’une des principales sources d’instabilité dans la région. Pourtant, une partie importante des gouvernements européens a préféré préserver ses relations économiques et politiques avec ce régime.

Du point de vue de nombreux Iraniens opposés à la République islamique, cette attitude de l’Europe constitue une contradiction morale manifeste. L’Europe qui se dit aujourd’hui inquiète d’une possible migration iranienne est la même Europe qui, pendant des années, a traité avec un régime ayant tiré sur ses propres citoyens. Une telle contradiction a engendré, dans l’esprit de nombreux Iraniens, une profonde défiance à l’égard des positions morales affichées par les gouvernements européens.

En réalité, si aujourd’hui des Iraniens parlent d’une aide extérieure pour affaiblir la République islamique, cette demande est le produit de décennies d’expérience de la répression. Lorsqu’un gouvernement utilise de manière continue les armes contre son propre peuple, une partie de la société en vient à conclure qu’aucun changement n’est possible sans pression extérieure. Il s’agit là d’une réaction psychologique compréhensible face à des structures oppressives.

Dans ce contexte, la question de la migration doit elle aussi être analysée à l’aune de la réalité psychologique de la société iranienne. Contrairement aux représentations répandues dans certains milieux européens, beaucoup d’Iraniens considèrent aujourd’hui leur pays comme se trouvant au seuil d’un moment historique. Dans de tels moments, le désir de fuir cède la place au désir de participer au changement.

Si, à l’avenir, une vague de départs hors d’Iran devait se produire, nombre d’Iraniens pensent que cette vague viendrait probablement de ceux qui ont joué un rôle dans la structure du pouvoir de la République islamique ou qui en ont tiré profit. L’expérience historique de nombreux pays a montré que, lors de l’effondrement de régimes autoritaires, une partie des élites dirigeantes tente de quitter le pays afin d’échapper aux conséquences politiques de la chute du régime.

En revanche, une grande partie de la société iranienne se considère comme l’héritière d’une longue histoire de résistance. La culture iranienne regorge de récits dans lesquels la résistance face à l’oppression est présentée comme une vertu morale et nationale. Cette idée occupe une place importante dans la littérature, l’histoire et la mémoire collective des Iraniens. C’est précisément cet héritage culturel que l’on retrouve aujourd’hui dans de nombreux discours politiques des opposants à la République islamique.

À côté de ces analyses d’ensemble, les expériences personnelles jouent elles aussi un rôle majeur dans la formation de cet espoir collectif. Pour beaucoup d’Iraniens, la lutte contre la République islamique n’est pas seulement une position politique. Elle fait partie de leur expérience de vie. D’innombrables familles en Iran ont vu l’un des leurs tué, agressé, porté disparu, arrêté et emprisonné en raison de son activité politique, ou soumis à la pression des appareils sécuritaires.

Lorsqu’une famille vit avec une telle expérience, la chute d’un régime cesse d’être un simple débat théorique. Elle devient une question profondément humaine et affective. Toute évolution politique peut, pour ces familles, être accompagnée à la fois d’espoir et de douleur. Espoir de voir la répression prendre fin, et douleur née d’années de souffrance et d’injustice.

En psychologie politique, de telles expériences peuvent conduire à la formation de ce que l’on appelle une « énergie morale de la résistance ». Cette énergie naît de la combinaison de la colère, du chagrin et de l’espoir. Dans les sociétés qui ont vécu de longues années sous la répression, cette énergie peut devenir l’un des moteurs les plus puissants du changement.

La société iranienne se trouve aujourd’hui à un point où cette énergie s’est accumulée de manière sans précédent. Les vastes mouvements de protestation de ces dernières années ont montré qu’une grande partie de la société ne reconnaît plus la légitimité de la République islamique. Du point de vue de la sociologie politique, cette situation constitue un signe d’érosion profonde de la légitimité du pouvoir.

Dans de telles conditions, la pression extérieure peut agir comme un facteur d’accélération. Lorsqu’une structure de pouvoir qui a fonctionné pendant des années sur la base de la peur et de la répression se trouve confrontée simultanément à des pressions internes et externes, sa capacité de contrôle sur la société diminue fortement. C’est précisément le moment que de nombreuses nations ont connu dans leur propre histoire.

L’Iran est un pays porteur d’une histoire plurimillénaire. Au long de son histoire, la nation iranienne a été confrontée à de grandes crises, mais elle a chaque fois su trouver, au cœur même de ces crises, une voie nouvelle pour poursuivre sa vie nationale. L’identité iranienne plonge ses racines dans une culture qui considère des notions telles que l’honneur, la fermeté et la résistance à l’injustice comme des valeurs fondamentales.

C’est pour cette raison que beaucoup d’Iraniens estiment aujourd’hui que cette terre peut, une fois encore, traverser l’une des périodes les plus sombres de son histoire. L’espoir d’un tel avenir n’est pas une illusion politique. Il est le reflet de la mémoire historique d’une nation qui a montré à maintes reprises sa capacité de se reconstruire.

En conclusion, il faut dire que l’avenir de l’Iran est encore en train de se dessiner. Les évolutions actuelles peuvent constituer le commencement d’un nouveau chapitre dans l’histoire de ce pays. Un chapitre dans lequel la nation iranienne pourra de nouveau reprendre sa souveraineté nationale et sa dignité humaine.

Au cœur de toutes ces souffrances et de toutes ces incertitudes, une conviction demeure vivante chez beaucoup d’Iraniens. Une conviction selon laquelle l’Iran peut se relever à nouveau. Non pas comme un pays prisonnier de l’idéologie et de la répression, mais comme une nation libre qui détermine son destin par la volonté de son peuple. Cet espoir, même dans les heures les plus sombres, demeure toujours vivant dans le cœur de nombreux Iraniens.


Ehsan Tarinia – Luxembourg
Écrit le 6  mars 2026