L’Iran à un tournant de l’histoire : de la guerre idéologique à la crise de survie de la République islamique

Dans l’analyse de toute guerre, en particulier lorsqu’elle se forme entre un régime idéologique et un ensemble de puissances mondiales, la première erreur méthodologique consiste à la réduire à un événement ponctuel ou à une décision soudaine. La guerre qui s’est étendue à l’Iran durant l’hiver 2025-2026 et le printemps 2026 ne fut pas le produit d’un différend à court terme, mais le résultat d’un processus cumulatif au cours des quatre dernières décennies ; un processus dans lequel l’idéologie révolutionnaire, la structure sécuritaire régionale, le programme nucléaire, le développement militaire et le réseau d’influence régional ont progressivement évolué jusqu’à atteindre un point où la gestion de la crise par la diplomatie a cessé d’être possible, et où la logique de dissuasion a cédé la place à la logique de confrontation.

Hans Morgenthau, dans la théorie du réalisme classique, souligne que la guerre survient lorsque l’équilibre entre la puissance et la perception de la puissance se rompt. Autrement dit, ce n’est pas seulement la puissance réelle qui est déterminante, mais aussi l’interprétation que l’adversaire fait des intentions et des capacités d’un État. Dans le cas de la République islamique, un ensemble de facteurs a conduit les décideurs occidentaux et israéliens à considérer que l’Iran franchissait un seuil au-delà duquel son endiguement deviendrait extrêmement difficile. Dans de telles conditions, l’histoire a montré à maintes reprises que les grandes puissances recourent à des actions préventives, même lorsque celles-ci impliquent des coûts très élevés.

Pour comprendre avec précision ce processus, il convient d’examiner quatre axes fondamentaux : la nature idéologique de la politique étrangère de la République islamique, le programme nucléaire et la crise de confiance, le développement des capacités balistiques et des drones, ainsi que la formation d’un réseau de forces supplétives au Moyen-Orient.

1. Idéologie et politique étrangère révolutionnaire

Aucune analyse sérieuse de la confrontation entre l’Iran et l’Occident ne peut être complète sans comprendre la nature idéologique de la République islamique. Dès son origine, celle-ci ne s’est pas définie simplement comme un État national, mais comme une révolution idéologique. Cette différence est fondamentale. Un État national agit généralement dans le cadre des intérêts, de l’équilibre des puissances et de la rationalité politique, alors qu’un régime révolutionnaire religieux se considère porteur d’une mission dépassant les frontières géographiques.

Hannah Arendt écrit, dans son analyse des révolutions, que celles-ci naissent d’abord pour renverser l’ordre ancien, mais que si, dans une seconde phase, elles ne parviennent pas à construire des institutions rationnelles, elles demeurent dans un état permanent de révolution, et cet état permanent les conduit à une confrontation continue avec le monde extérieur. La République islamique s’est trouvée précisément dans une telle situation. Des slogans tels que « exportation de la révolution » et « lutte contre l’arrogance mondiale » n’étaient pas seulement des instruments de propagande, mais faisaient partie intégrante de l’identité officielle du système.

Du point de vue de la psychologie politique, Erich Fromm explique que les systèmes idéologiques ont besoin d’un ennemi extérieur pour préserver leur cohésion interne. L’existence d’un adversaire permet d’attribuer les crises internes à des facteurs extérieurs et de maintenir la structure du pouvoir dans un état de mobilisation permanente. Dans la République islamique, la notion d’« ennemi » est devenue un élément constant du discours officiel. Les États-Unis, Israël, l’Occident et parfois même certains voisins régionaux ont été définis dans ce cadre.

Samuel Huntington, dans la théorie du choc des civilisations, souligne que lorsqu’un régime définit son identité en opposition à une autre civilisation, même des divergences limitées peuvent se transformer en crise majeure. Dans le cas de la République islamique, l’opposition aux États-Unis et à Israël a dépassé le niveau d’un simple différend politique pour atteindre celui d’un affrontement identitaire. Cela explique que, même durant des périodes où une réduction des tensions semblait possible, la structure du pouvoir en Iran n’ait pas pu s’orienter pleinement vers le compromis.

Il convient également de prêter attention à un autre point essentiel. Une politique étrangère idéologique ne se limite pas au domaine du discours, mais influence aussi la structure de la prise de décision. Dans les systèmes idéologiques, les institutions sécuritaires et militaires acquièrent souvent un poids supérieur à celui des institutions diplomatiques. Ce phénomène est apparu clairement dans la République islamique. À de nombreuses périodes, la politique régionale et sécuritaire n’était pas dirigée par le ministère des Affaires étrangères, mais par des institutions militaires telles que le Corps des Gardiens de la Révolution islamique. Ce déséquilibre augmente la probabilité de confrontation, car la logique militaire diffère de la logique diplomatique. Ce point aurait nécessité une réflexion plus profonde de la part de pays européens qui, par simplification excessive, ont cherché des solutions diplomatiques par l’intermédiaire du ministère des Affaires étrangères iranien, alors que le principal centre de décision en matière sécuritaire se trouve au sein des Gardiens de la Révolution.

2. Le programme nucléaire et les préoccupations sécuritaires

Le programme nucléaire iranien fut le facteur direct le plus important dans l’approche du seuil de guerre. Du point de vue de la République islamique, la possession de la technologie nucléaire relevait du droit souverain national et constituait un symbole d’indépendance. Mais du point de vue des États-Unis et d’Israël, la possibilité que la République islamique acquière la capacité de fabriquer une arme nucléaire représentait une menace stratégique qui ne pouvait être ignorée.

Kenneth Waltz, dans la théorie de la dissuasion nucléaire, estime que l’arme nucléaire peut produire de la stabilité, mais seulement lorsqu’il existe un certain degré de confiance et d’équilibre entre les acteurs. Dans le cas de la République islamique, une telle confiance n’existait ni au niveau interne, ni sur la scène internationale. L’histoire des relations entre l’Iran et les États-Unis, la crise des otages, les sanctions, les conflits régionaux et le discours politique radical ont fait que chaque progrès nucléaire iranien a été perçu en Occident avec une suspicion extrême.

Henry Kissinger écrit, dans son ouvrage World Order, qu’en politique internationale la perception de la menace peut parfois être plus importante que la menace elle-même. Même si un État n’a pas réellement l’intention de produire une arme, le simple fait que d’autres pensent que cette possibilité existe peut suffire à provoquer une action militaire.

Dans les années précédant la guerre, le niveau d’enrichissement en Iran atteignit ce que le langage stratégique appelle le « seuil nucléaire », c’est-à-dire la situation d’un État qui ne possède pas encore l’arme, mais qui peut y parvenir en très peu de temps. Pour Israël, qui se considère exposé à une menace existentielle directe de la part de la République islamique, une telle situation était inacceptable.

Du point de vue de la psychologie du pouvoir, un cycle dangereux se forme alors. La République islamique poursuit le programme nucléaire pour accroître sa sécurité, mais ce même programme provoque un sentiment d’insécurité chez les autres acteurs. Ceux-ci cherchent à accroître leur propre sécurité par la pression ou par l’attaque, et le cycle se poursuit. Thomas Schelling appelle cette situation le « dilemme de sécurité ».

3. Le développement des missiles balistiques et des drones

Après l’expérience de la guerre Iran-Irak, la structure militaire de la République islamique conclut que sans capacité balistique, le pays resterait vulnérable face à une attaque. Le développement des missiles balistiques devint donc une priorité stratégique. Par la suite, la technologie des drones fut ajoutée à cet ensemble.

Du point de vue militaire, cette décision était compréhensible. Mais dans les relations internationales, tout instrument défensif peut être perçu par l’adversaire comme offensif. Thomas Schelling explique, dans Arms and Influence, que l’augmentation des capacités offensives, même lorsqu’elle est motivée par la défense, peut susciter la peur et provoquer une réaction préventive.

Les missiles de longue portée, la capacité de viser des bases américaines dans la région et le transfert de technologies de drones à des groupes alliés ont accru les inquiétudes de l’Occident et d’Israël. Ces inquiétudes ne concernaient pas seulement les armes, mais aussi les intentions. Lorsqu’un régime combine un discours politique radical, un programme nucléaire et des capacités balistiques, l’adversaire tend à envisager le scénario le plus pessimiste.

Dans l’histoire contemporaine, on a observé à plusieurs reprises que la combinaison d’une technologie avancée et d’une méfiance politique augmente la probabilité de guerre. La crise des missiles de Cuba constitue un exemple classique de cette situation. Là encore, la question ne portait pas seulement sur les missiles eux-mêmes, mais sur l’interprétation que l’adversaire faisait de leur présence.

4. Le réseau des forces supplétives au Moyen-Orient

Un autre facteur ayant contribué à l’escalade fut la politique régionale de la République islamique. À partir des années 1980, l’Iran chercha à établir dans la région un réseau de groupes alliés. Cette stratégie était définie à Téhéran comme une « profondeur stratégique », mais elle était perçue à Washington et à Tel-Aviv comme une menace.

Zygmunt Bauman écrit, dans son analyse du pouvoir moderne, que les États qui se sentent menacés tendent à étendre leur zone d’influence afin d’éloigner le danger. Mais cette expansion peut à son tour inquiéter les autres et provoquer leur réaction.

La présence de forces liées à l’Iran en Irak, en Syrie, en Palestine, au Liban et au Yémen rapprocha la confrontation entre l’Iran et Israël du niveau militaire. Chaque incident limité pouvait se transformer en conflit majeur. Progressivement, la région fut conduite vers un point où un seul événement pouvait déclencher une guerre de grande ampleur.

Dans de telles conditions, lorsque la crise nucléaire, la crise interne et la crise régionale se sont superposées, la probabilité d’un affrontement militaire a fortement augmenté. La guerre qui s’est finalement produite ne fut pas le résultat d’une décision soudaine, mais l’aboutissement d’un long processus fait de méfiance, de rivalité, d’idéologie et d’erreurs de calcul.

Cette guerre peut elle provoquer la chute de la République islamique

L’analyse de la probabilité de la chute ou de la survie d’un régime politique en temps de guerre exige un regard simultané sur l’histoire, la science politique, la psychologie collective et la structure du pouvoir. Dans de nombreuses analyses superficielles, la guerre est automatiquement assimilée à la chute des gouvernements, alors que l’expérience des vingtième et vingt et unième siècles montre qu’elle peut aussi bien entraîner l’effondrement des régimes que, à l’inverse, contribuer à leur survie. Nicolas Machiavel observe dans les Discoursqu’un danger extérieur peut tantôt provoquer l’unité intérieure, tantôt révéler des fractures cachées. Que l’une ou l’autre de ces issues se produise dépend de la nature du gouvernement, de l’état de la société et de l’équilibre des forces internes.

Dans le cas de la République islamique, la question est plus complexe que dans bien des exemples historiques. Ce pouvoir n’est ni une simple dictature classique, ni un système totalement totalitaire, ni un État national ordinaire. La structure du pouvoir en Iran est une combinaison d’idéologie, d’institutions sécuritaires, de réseaux économiques et de légitimité religieuse. Dès lors, la guerre peut faire s’effondrer cette structure, mais elle peut également la durcir. Pour comprendre cette situation, il faut examiner séparément deux scénarios principaux.

Premier scénario : la chute du régime

L’histoire montre que la guerre conduit à la chute d’un gouvernement lorsque trois conditions se forment simultanément : une défaite militaire, une crise économique aiguë et la perte de légitimité auprès de la population. Lorsque ces trois facteurs convergent, même les systèmes les plus puissants peuvent s’effondrer.

L’exemple classique est la chute de l’Empire russe en 1917. La Première Guerre mondiale provoqua une pression économique et militaire immense, l’armée fut épuisée et la population ne fut plus disposée à supporter la situation. Lénine écrit, dans son analyse de cette période, que la révolution devint possible lorsque le pouvoir ne fut plus capable de gouverner et que le peuple ne voulut plus obéir.

Dans le cas de l’Iran, des signes d’une telle situation étaient visibles avant même la guerre. Les protestations nationales qui commencèrent en décembre 2025 montrèrent que la fracture entre la société et le pouvoir était profonde. Des rapports internationaux publiés en janvier 2026 firent état d’une crise de légitimité et soulignèrent que les protestations n’étaient pas seulement économiques, mais qu’elles visaient l’ensemble du système politique.

Du point de vue de la psychologie politique, lorsque les citoyens en viennent à la conclusion que le gouvernement n’est plus capable d’assurer la sécurité et l’avenir, la loyauté collective disparaît. Gustave Le Bon écrit dans Psychologie des foulesque les masses n’obéissent au pouvoir qu’aussi longtemps qu’elles le perçoivent comme puissant. Lorsque l’image de la puissance s’effondre, la chute peut survenir avec une extrême rapidité.

Une guerre extérieure peut briser cette image. Si des attaques militaires conduisent à un affaiblissement de l’armée et des forces de sécurité, et si la population estime que le maintien du pouvoir signifie la poursuite de la destruction, la probabilité d’une insurrection généralisée s’accroît. Dans une telle situation, la moindre étincelle peut se transformer en explosion sociale.

Un autre facteur essentiel est la fracture au sein même de la structure du pouvoir. Dans de nombreuses chutes historiques, le régime ne s’est pas effondré uniquement sous la pression populaire, mais aussi à cause des divisions entre les élites. Si une partie des forces militaires ou politiques en arrive à considérer que la poursuite de la situation actuelle est plus dangereuse que le changement, la possibilité d’un effondrement augmente.

Dans la République islamique, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique constitue le pilier central du pouvoir. Si ce pilier est atteint par des dissensions ou par l’usure, l’équilibre des forces peut changer très rapidement. L’expérience de la chute des régimes autoritaires montre que le moment décisif survient lorsque les forces armées ne sont plus prêtes à réprimer pleinement la population.

Sur le plan économique également, la guerre peut porter la pression à un point insupportable. Des infrastructures endommagées, la baisse des revenus, une inflation sévère et la pénurie de biens peuvent conduire la société à un stade où la poursuite de la situation devient inacceptable pour la majorité. Dans de telles conditions, la chute du régime ne survient pas en raison d’un seul facteur, mais à cause de la simultanéité de plusieurs crises.

Deuxième scénario : la survie du régime

Malgré l’ensemble des facteurs exposés ci dessus, l’histoire montre que la guerre ne conduit pas toujours à la chute des gouvernements. Dans de nombreux cas, elle a même rendu les régimes plus autoritaires encore. George Orwell écrit, dans son analyse des gouvernements idéologiques, que la guerre peut constituer le meilleur instrument de contrôle de la société, parce que la peur contraint les individus à l’obéissance.

Dans les systèmes dotés d’une structure sécuritaire forte, la guerre sert souvent de prétexte pour fermer l’espace politique. Le pouvoir peut accuser les opposants de collaboration avec l’ennemi, restreindre les médias et exercer un contrôle accru sur la société. Ce processus a été observé dans de nombreux pays.

Dans le cas de la République islamique, plusieurs facteurs peuvent contribuer à la survie du régime.

Premièrement, l’ampleur de la structure sécuritaire. Les Gardiens de la Révolution, la milice du Bassidj, les services de renseignement et l’appareil judiciaire ont constitué un réseau qui accroît la capacité de contrôle de la société. Même si certaines parties du pays sont touchées, ce réseau peut préserver l’ordre intérieur.

Deuxièmement, la peur de l’instabilité. Dans de nombreux pays, les populations, même lorsqu’elles sont mécontentes du pouvoir, craignent un effondrement total. Les expériences de l’Irak, de la Syrie et de la Libye ont montré que la chute d’un gouvernement peut conduire à un chaos durable. Cette peur peut amener une partie de la société à ne pas soutenir un changement brutal.

Troisièmement, l’utilisation des sentiments nationaux par le pouvoir. Même les opposants à un régime peuvent, face à une attaque étrangère, éprouver le sentiment de défendre le pays. Ce phénomène est bien connu en psychologie politique. Carl Schmitt affirme qu’en temps de guerre, la frontière entre l’ami et l’ennemi est redéfinie et que le gouvernement peut se présenter comme le représentant de la nation.

Quatrièmement, l’absence d’une opposition unie. L’un des facteurs qui jouent un rôle essentiel dans la chute des régimes est l’existence d’une force de remplacement. Si les opposants sont dispersés et dépourvus de programme commun, même un pouvoir affaibli peut se maintenir. L’expérience de nombreuses révolutions avortées montre que l’absence d’une direction unifiée peut faire disparaître l’occasion du changement.

Cinquièmement, le soutien ou le silence de certaines puissances étrangères. En politique internationale, la chute d’un gouvernement ne dépend jamais exclusivement de facteurs internes. Si les grandes puissances parviennent à la conclusion qu’un effondrement total pourrait produire une instabilité dangereuse, elles peuvent rechercher un changement limité plutôt qu’une chute complète.

Dans une telle hypothèse, la guerre peut conduire, non pas à la fin du pouvoir, mais à sa reconstitution sous une forme plus dure. Autrement dit, un système touché, mais qui se prolonge grâce à un contrôle plus sévère.

Les indices de la prépondérance du scénario d’effondrement : pourquoi le poids de l’histoire penche plus que jamais contre la République islamique

Cependant, si l’on veut dépasser le niveau purement théorique de la formulation de ces deux scénarios et mesurer le poids réel des probabilités, il faut distinguer entre la « chute immédiate » et la « chute historique ». La chute immédiate signifie l’effondrement soudain de l’appareil du pouvoir en quelques jours ou quelques semaines. La chute historique, en revanche, désigne la phase dans laquelle le régime, bien qu’il conserve encore la maîtrise des leviers de la répression, de la propagande et de la bureaucratie, perd sa capacité à reproduire sa légitimité, à restaurer sa cohésion interne et à raviver un horizon d’avenir. Dans une telle situation, le système peut subsister pendant un certain temps, mais il ne gouverne plus comme un ordre stable ; il continue plutôt comme une construction usée, au bord du précipice. Dans le cas de la République islamique, les données fiables disponibles jusqu’au 13 mars 2026 ne parlent pas encore d’un effondrement instantané. Même l’évaluation des services de renseignement américains, telle qu’elle semble apparaître, indique que le gouvernement iranien n’est pas, à ce stade, exposé à une chute immédiate et qu’il conserve encore des instruments de contrôle de la société. Mais cette même évaluation, ainsi qu’un ensemble de signes internes et externes, révèle quelque chose de plus profond : la République islamique est entrée dans une phase d’érosion structurelle qui diffère qualitativement des crises antérieures. En termes plus clairs, on ne peut peut être pas encore parler d’un renversement instantané, mais on peut affirmer avec des arguments solides que les fondements de sa durabilité à long terme se sont fragilisés plus qu’à aucun autre moment.

Le premier indice majeur est la crise de légitimité intérieure. Max Weber, dans son analyse des types d’autorité, distingue entre la domination fondée sur la croyance et la domination fondée sur la contrainte. Un gouvernement qui dispose encore d’un capital de légitimité peut, même au moment de la guerre, mobiliser une masse de fidélité. Mais un pouvoir qui, pour conserver la rue, doit recourir à une répression sanglante, à la coupure des communications et à des arrestations massives, est en réalité sorti du domaine du consentement public pour être rejeté dans celui de la peur. Les protestations de janvier 2026 en Iran, qui se sont étendues aux 31 provinces, se sont accompagnées de slogans dirigés contre l’ensemble du système, contre la politique régionale et même contre le sommet de la pyramide du pouvoir ; on peut décrire ouvertement cette situation comme une « crise de légitimité ». Lorsqu’au sein d’un système politique la protestation économique se transforme rapidement en négation de l’ordre politique, cela montre que le mécontentement ne vise pas seulement les agents du pouvoir, mais le principe même de la structure. Un tel ordre peut subsister par la violence, mais du point de vue historique il est entré dans une phase de déclin. Hannah Arendt rappelle, dans son analyse des systèmes fondés sur la force, que la violence peut temporairement se substituer au pouvoir, mais qu’elle est incapable de le créer. Ce constat n’a jamais été aussi pertinent que pour la République islamique d’aujourd’hui.

Le deuxième indice est l’érosion de la base fidèle du régime. Tous les gouvernements idéologiques, même lorsqu’ils se sont éloignés de la majorité sociale, s’appuient sur un « noyau dur », composé des forces de sécurité, du corps idéologique, des bénéficiaires économiques et des réseaux de propagande. Le secret de la longévité de nombreux régimes ne réside pas dans leur popularité générale, mais dans la fidélité de cette minorité organisée. Les analyses récentes relatives aux évolutions de l’Iran en 2026 signalent précisément que la République islamique, parallèlement à la pression extérieure, est confrontée à des signes d’érosion au sein des couches traditionnelles qui la soutiennent ; des couches qui, durant les décennies passées, constituaient le principal pilier de la stabilité du système. Cette évolution est décisive du point de vue de la sociologie du pouvoir. Antonio Gramsci montre, dans sa réflexion sur l’hégémonie, qu’une domination durable ne se maintient pas uniquement par la force, mais qu’elle a besoin d’une certaine forme de consentement organisé. Lorsque même ce consentement limité commence à se fissurer au sein du corps croyant du régime, le gouvernement passe d’une « hégémonie incomplète » à un « encerclement sécuritaire ». C’est précisément le moment où le régime ne ressent plus de solidité, même en lui même.

Le troisième indice est la fracture au sommet de la pyramide du pouvoir. Montesquieu souligne, dans son analyse des gouvernements despotiques, que ces systèmes reposent avant tout sur l’unité du commandement et la concentration de la volonté. Dans de telles structures, la légitimité ne se reproduit pas à travers une compétition politique libre, mais à travers la cohésion au sommet de la pyramide et le transfert non contesté du pouvoir. Chaque fois que cette unité vacille au niveau de la direction, la hiérarchie de l’obéissance s’en trouve atteinte dans l’ensemble du système. Les signes apparus ces derniers mois d’une divergence de vues entre les institutions religieuses, politiques et militaires quant à la manière de gouverner le pays et à la question de la succession montrent que le problème ne se réduit pas au remplacement d’un individu à la tête du pouvoir, mais qu’il s’agit d’une crise touchant à la source même de la légitimité. Depuis son origine, la République islamique a tenté de produire une combinaison de légitimité juridique religieuse, d’autorité révolutionnaire et de puissance sécuritaire. Cette combinaison fut efficace tant qu’un certain équilibre existait entre ces trois éléments. Mais lorsque la pression extérieure, la crise intérieure et la question de la succession surviennent en même temps, cet équilibre se rompt. Si le choix d’un nouveau dirigeant devient, plus qu’un résultat d’un consensus religieux et politique, le produit de nécessités sécuritaires et d’un rapport de forces interne aux institutions militaires, alors le système se déplace d’un « gouvernement fondé sur une légitimité idéologique » vers une « autorité appuyée sur l’organisation sécuritaire ». Cette transformation peut accroître à court terme la capacité de répression, mais elle affaiblit à long terme les منابع traditionnelles de reproduction de l’autorité. Pour reprendre Hannah Arendt, plus un gouvernement s’appuie sur la violence, plus il se vide de pouvoir réel, car le pouvoir repose sur l’acceptation et non sur la contrainte. Lorsque la contrainte remplace l’acceptation, la survie du gouvernement ne dépend plus de sa solidité interne, mais de sa capacité à contenir la crise, et une telle situation a souvent, dans l’histoire, marqué l’entrée d’un régime dans la phase finale de son érosion.

Le quatrième indice est la vulnérabilité du noyau dur militaire. Au cours des dernières décennies, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique a constitué le principal pilier de la survie de la République islamique, non seulement comme force militaire, mais aussi comme acteur économique, sécuritaire, renseignementiel et idéologique. Or, la guerre récente a précisément visé ce pilier. Lorsque le commandement, les centres stratégiques et les chaînes de commandement et de contrôle sont frappés, il ne s’agit pas seulement d’une perte d’équipements, mais aussi d’une atteinte au sentiment d’invulnérabilité. Gustave Le Bon écrit, dans Psychologie des foules, que l’autorité demeure tant que l’image de la puissance demeure. Lorsque cette image se fissure sous les yeux du peuple et même sous les yeux des propres forces du régime, son effet psychologique n’est pas moindre que son effet militaire. La République islamique a longtemps cherché à se présenter comme une puissance impénétrable, vengeresse et dotée d’une profondeur stratégique. Mais le simple fait que la guerre ait pu ébranler le commandement, rendre tendue la chaîne de succession et faire du Corps des Gardiens de la Révolution islamique l’axe incontestable de la survie constitue déjà, en soi, un signe de fragilité. Car plus un système devient dépendant d’une institution limitée, plus sa vulnérabilité face à une crise interne de cette institution s’accroît.

Le cinquième indice est la perte de toute perspective de normalisation au niveau international. L’une des différences majeures entre les crises précédentes de la République islamique et la situation actuelle est que, par le passé, même après des tensions sévères, subsistait encore une ouverture pour une négociation, une réduction de la pression et une respiration économique. Aujourd’hui, en revanche, le régime est confronté, simultanément à la guerre extérieure et à la répression intérieure, à un isolement plus profond sur plusieurs niveaux. La décision de l’Union européenne de sanctionner 19 responsables et entités iraniens pour violations graves des droits humains au milieu même de cette guerre envoie un message clair : même dans une situation où la question de la sécurité régionale est à son paroxysme, le dossier de la répression intérieure de la République islamique reste actif et vivant. Cela signifie que le régime ne peut plus espérer qu’en s’appuyant sur la situation de guerre, la question de sa légitimité interne soit reléguée au second plan sur la scène internationale. Du point de vue de l’économie politique, un tel gouvernement se heurtera à des difficultés non seulement pour sa survie, mais même pour une reconstruction minimale, car le capital, la confiance, la légitimité et la relation internationale stable ont tous été profondément affaiblis.

Le sixième indice est la question de l’alternative ; et ici il faut parler avec la plus grande précision. Dans l’analyse des transitions, l’une des erreurs fréquentes consiste soit à invoquer l’absence d’alternative comme preuve définitive de la survie du régime, soit à exagérer de manière propagandiste l’existence d’une alternative. La vérité est plus complexe. Mais il est tout aussi réel qu’au sein des figures de l’opposition, Son Altesse le prince Reza Pahlavi est devenu la figure la plus marquante, la plus connue et la plus efficace sur le plan symbolique. Reuters, le 11 janvier 2026, l’a présenté comme une voix éminente au sein d’une opposition dispersée et a rapporté, durant les mêmes jours, que dans les protestations on entendait des slogans favorables à la monarchie et le nom de Son Altesse le prince Reza Pahlavi. Cette situation ne tient pas seulement à une popularité personnelle, mais à une fonction symbolique. Dans les moments de transition, avant même que ne se construise une « institution de substitution », se forme toujours une « représentation de substitution ». Son Altesse le prince Reza Pahlavi incarne aujourd’hui, pour une partie importante des opposants, précisément cette représentation : celle d’une transition nationale, séculière, non cléricale et orientée vers l’État moderne. Cette situation a permis de sortir de l’impasse mentale du « République islamique ou vide ». Et ce dépassement constitue en lui même, du point de vue de la psychologie politique, un facteur important d’affaiblissement du régime. Car une partie de la puissance de tout système se nourrit de la croyance selon laquelle « il n’existe pas d’alternative ». Partout où cette croyance s’effondre, la peur de la transition diminue.

Le septième indice est la transformation psychologique de la société. La République islamique s’est nourrie pendant des années d’une double peur : la peur de la guerre et la peur du chaos qui pourrait lui succéder. Mais lorsque le gouvernement lui même a conduit le pays à la fois au seuil de la guerre et au seuil de l’effondrement économique et social, cet instrument psychologique perd progressivement son efficacité antérieure. Une société qui ne voit plus dans la situation présente ni sécurité, ni bien être, ni horizon d’avenir finit tôt ou tard par dépasser la logique du « supporter pour éviter le pire ». Erich Fromm explique, dans La Peur de la liberté, que les êtres humains se réfugient parfois dans l’autorité par peur de l’insécurité, mais que lorsque cette même autorité devient elle même la source principale de l’insécurité, le lien psychologique entre les masses et le pouvoir se relâche. Dans l’Iran actuel, la combinaison de la répression intérieure, de la crise économique, de l’humiliation nationale, de la guerre et de l’isolement international a progressivement usé ce lien psychologique. Sous cet angle, même si le régime se maintient à court terme, il ne gouvernera plus sur le même soubassement psychologique qu’auparavant.

De l’ensemble de ces indices, on peut tirer une conclusion prudente mais claire. Il est encore trop tôt pour porter un jugement définitif sur le moment et la manière de la chute, et toute analyse responsable doit éviter les certitudes naïves. Mais il serait tout aussi erroné de supposer que la République islamique, simplement parce qu’elle ne s’est pas encore effondrée, possède pour autant une capacité de reconstruction durable. Un régime qui se trouve simultanément confronté à une crise de légitimité, à l’érosion de sa base fidèle, à des fractures au sommet, à une concentration excessive sur l’institution sécuritaire, à un isolement mondial croissant et à la formation d’une représentation intelligible de l’alternative, est entré dans une phase d’usure irréversible. Cette usure ne mènera peut être pas à un effondrement instantané, mais le poids de l’histoire ne joue plus en faveur de sa stabilité. Dans de telles conditions, le scénario de la chute n’est plus seulement un souhait ou un slogan politique, mais devient progressivement l’un des horizons évolutifs les plus plausibles de l’Iran ; un horizon dans lequel le rôle de Son Altesse le prince Reza Pahlavi, en tant que figure symbolique et politique la plus marquante de l’opposition, peut, par sa transformation en pôle de convergence nationale, s’élever du niveau du symbole à celui d’une fonction historique.

Cette guerre était elle le résultat d’une incitation de l’opposition

L’une des questions les plus controversées soulevées au moment même du déclenchement de la guerre entre la République islamique et la coalition formée par les États Unis et Israël fut de savoir si ce conflit était la conséquence directe des politiques du gouvernement iranien ou si, au contraire, les opposants à la République islamique, en particulier l’opposition établie à l’étranger, avaient joué un rôle déterminant dans la formation du climat ayant conduit à la guerre. Cette question n’est pas un simple débat politique de circonstance, mais s’enracine dans un schéma bien connu de l’histoire des régimes idéologiques. Dans de nombreux systèmes autoritaires, lorsque le pays entre dans une crise extérieure, le pouvoir cherche à se décharger de sa responsabilité et à l’attribuer à des « ennemis de l’intérieur ». Du point de vue de la psychologie politique, cette réaction est parfaitement prévisible, car admettre que les politiques officielles d’un gouvernement ont conduit le pays à la guerre reviendrait à reconnaître une erreur stratégique ; or les régimes idéologiques acceptent difficilement un tel aveu.

Pour examiner cette question, il faut prendre ses distances avec l’espace de la propagande et revenir aux règles réelles des relations internationales. Dans la théorie du réalisme, qui s’étend de Hobbes et Machiavel jusqu’à Morgenthau et Waltz, le principe fondamental est que les guerres sont déclenchées par les États, non par les opposants politiques. L’opposition, même lorsqu’elle est puissante, ne dispose pas des instruments officiels de décision dans le système international. Aucun groupe d’opposition, sans la volonté d’un État, n’est capable de lancer des opérations militaires à l’échelle d’une guerre. C’est pourquoi attribuer la guerre à l’opposition relève moins de l’analyse politique que d’un récit politique fabriqué pour la consommation intérieure.

Toutefois, pour parvenir à une analyse plus précise, il ne faut pas non plus nier entièrement le rôle de l’opposition. L’histoire a montré à maintes reprises que des forces opposées à un gouvernement ont pu influer sur l’opinion publique mondiale, encourager des États étrangers à exercer des pressions ou, en mettant en lumière des violations des droits humains et des menaces sécuritaires, préparer le terrain à des décisions plus dures. Mais il existe une différence essentielle entre « exercer une influence sur le climat politique » et « provoquer une guerre ». Il ne faut pas confondre ces deux réalités.

Sur le plan théorique, Henry Kissinger souligne, dans son analyse des décisions de guerre, que les États recourent à l’action militaire lorsqu’ils parviennent à la conclusion que le coût de l’inaction est supérieur au coût de l’action. Cette décision est prise sur la base d’un calcul de puissance, de sécurité et d’intérêts, et non simplement sous l’effet de la pression exercée par les opposants d’un pays. Dans le cas de la République islamique également, un ensemble de facteurs comprenant le programme nucléaire, le développement balistique, l’influence régionale et l’intensification des tensions militaires au Moyen Orient a progressivement renforcé, au cours des dernières années, à Washington et à Tel Aviv, l’idée que la situation approchait d’un point où, faute d’action, son endiguement deviendrait plus difficile.

Dans un tel contexte, les protestations intérieures en Iran durant l’hiver 2025 et leur répression brutale n’ont pas non plus été sans effet dans la formation du regard international. Dans les rapports publiés à cette époque, il a été souligné à plusieurs reprises que le gouvernement iranien faisait face à une crise de légitimité intérieure et que la fracture entre l’État et la société s’était approfondie davantage que par le passé. Cet élément peut jouer un rôle dans les calculs des puissances étrangères, car il montre que le gouvernement est également confronté à des défis sur le plan intérieur. Mais même ici, il faut rester précis. Cela peut avoir un effet sur le calendrier ou sur l’évaluation des circonstances, mais cela ne constitue pas en soi la cause de la guerre.

Du point de vue de la psychologie politique, la tendance des gouvernements à attribuer la crise à un ennemi intérieur trouve sa racine dans les mécanismes défensifs du pouvoir. Sigmund Freud explique, dans son analyse des mécanismes de défense, que l’être humain, confronté à l’échec ou à la menace, recourt parfois à la projection. Autrement dit, au lieu d’assumer la responsabilité, il désigne un facteur extérieur comme coupable. Ce mécanisme s’observe tant au niveau individuel qu’au niveau collectif. Au niveau d’un gouvernement, la projection peut apparaître sous la forme d’accusations portées contre les opposants, les médias ou les puissances étrangères.

L’histoire contemporaine offre de nombreux exemples de ce phénomène. Le gouvernement allemand, dans les dernières années de la Première Guerre mondiale, attribua la défaite au « coup de poignard dans le dos ». Dans de nombreux régimes autoritaires, chaque crise économique ou militaire a été imputée à un complot d’ennemis intérieurs. Ces récits sont généralement construits pour préserver la cohésion interne, non pour expliquer réellement les événements.

Dans le cas de la République islamique, l’attribution de la guerre à l’opposition remplit plusieurs fonctions politiques. Premièrement, ce récit peut décharger le gouvernement de sa responsabilité dans une politique étrangère conflictuelle et la reporter sur des « ennemis de la nation ». Deuxièmement, il peut accentuer la sécurisation de l’espace intérieur et permettre d’accuser toute voix dissidente de collaboration avec l’ennemi. Troisièmement, il peut pousser une partie de la société, inquiète de la guerre, à se rallier au pouvoir. En psychologie politique, cette situation est désignée comme une « mobilisation par la menace ». Cela signifie que le gouvernement, en mettant en avant le danger extérieur, tente de réduire les divergences internes.

Mais dans une analyse professionnelle, on ne peut ignorer le rôle des politiques officielles de la République islamique. Quatre décennies de confrontation avec les États Unis et Israël, un programme nucléaire controversé, le développement balistique et une présence militaire dans la région sont des facteurs qui ont été mentionnés à plusieurs reprises dans les rapports internationaux comme les principales causes de l’aggravation des tensions. Même si les opposants au gouvernement ont pu accueillir favorablement la pression extérieure, cela ne change rien au fait que la décision finale d’attaquer est prise dans les salles de décision des États, et non parmi les militants politiques.

D’autre part, il faut également prêter attention à la complexité de la position des opposants à la République islamique. Tous les opposants ne défendent pas une opinion unique. Une partie de l’opposition estime que la pression extérieure peut affaiblir le gouvernement et créer les conditions du changement. Une autre partie craint que la guerre ne conduise à la destruction du pays et à l’allongement de la transition politique. Cette divergence de vues parmi les opposants montre que l’opposition n’est ni une force unifiée, ni une puissance capable, à elle seule, de déterminer le cours de la guerre ou de la paix.

Dans l’analyse finale, il faut distinguer entre la cause et le prétexte. Dans de nombreuses guerres, les États trouvent des prétextes pour passer à l’action militaire, mais la cause principale réside généralement dans la structure du pouvoir et dans les contradictions stratégiques. Dans le cas de l’Iran également, même si les protestations intérieures, les activités des opposants ou la pression médiatique ont pu exercer une influence sur le climat politique, la cause principale ayant conduit au seuil de la guerre doit être recherchée dans un ensemble de décisions stratégiques accumulées au fil des décennies. La politique étrangère idéologique, la crise nucléaire, la rivalité régionale et la profonde méfiance entre l’Iran et l’Occident ont créé des conditions dans lesquelles la possibilité même de maîtriser la crise a fini par disparaître.

Par conséquent, attribuer la guerre à l’opposition relève davantage de la bataille des récits que d’une analyse scientifique. Dans le champ politique, les récits ont parfois une importance comparable à celle des faits, mais pour comprendre l’histoire, il faut dépasser le récit et regarder les structures. La guerre survient lorsqu’un ensemble de facteurs atteint un point tel que les décideurs estiment qu’il ne reste plus d’autre voie. En un tel moment, ce n’est ni un individu, ni un groupe d’opposition, ni un slogan qui produit l’issue, mais l’ensemble du chemin parcouru au cours des années précédentes qui révèle son résultat.

L’Iran après la guerre : reconstruction de l’ordre politique, réparation de la psyché collective et destin de l’État dans l’Iran post République islamique

Aucune guerre, même lorsqu’elle est engagée avec un objectif limité et avec une liste précise d’objectifs sécuritaires et militaires, n’aboutit finalement à des résultats purement militaires. Avant même de déplacer les frontières, la guerre transforme la perception qu’une nation a de la sécurité, de l’autorité, de l’État et de l’avenir. L’expérience du vingtième siècle et des premières décennies du vingt et unième siècle a montré que la conséquence réelle de la guerre ne se manifeste pas seulement sur le champ de bataille, mais aussi dans les couches plus profondes de la société, dans la structure psychique du peuple, dans les mécanismes du commandement, dans la légitimité de l’État et dans la possibilité ou l’impossibilité de la reconstruction. L’Allemagne après 1945, le Japon après sa défaite durant la Seconde Guerre mondiale, l’Irak après 2003 et la Syrie après 2011 ont chacun montré, sous une forme différente, que la fin de la guerre ne signifie pas nécessairement la fin de la crise, mais plutôt le début d’une phase plus difficile de redéfinition de l’ordre politique et social. Dans le cas de l’Iran également, que la guerre conduise ou non à un changement de régime, le pays entrera dans une phase que l’on peut qualifier non pas simplement de « phase post choc », mais de phase de réagencement de l’autorité, de reconstruction de l’État et d’épreuve de la capacité nationale à traverser les ruines politiques.

Les infrastructures nationales et l’étendue réelle des dégâts

Jusqu’à présent, les données fiables montrent que les principales cibles des attaques n’ont pas été, de manière généralisée, les infrastructures nationales et énergétiques, mais plutôt les centres nucléaires, la structure de commandement, les institutions militaires et sécuritaires, les dirigeants et les instruments de répression de la République islamique. Dans les rapports et analyses publiés au sujet de ce conflit, il a été question du « ciblage de la structure du pouvoir en Iran », et il a également été indiqué que certains postes de contrôle relevant du Corps des Gardiens de la Révolution islamique et du Bassidj figuraient eux aussi sur la liste des objectifs. Même s’agissant de l’île de Kharg, qui possède une importance stratégique en raison de son rôle dans les exportations pétrolières iraniennes, il a été souligné que les frappes visaient des objectifs militaires et que ses principales installations pétrolières n’avaient pas été directement ciblées. Par conséquent, dans l’analyse de la situation de l’Iran après la guerre, il faut distinguer entre le « dommage effectif » et le « risque potentiel ». Ce qui s’est produit jusqu’à présent relève davantage d’un coup porté à la colonne vertébrale sécuritaire et répressive du régime que d’une destruction étendue des infrastructures nationales.

Du point de vue théorique, cette distinction est très importante. Dans les guerres contemporaines, l’objectif initial n’est pas toujours de paralyser tout le pays, mais parfois de briser l’appareil décisionnel et de bouleverser l’équilibre psychologique et sécuritaire au centre du pouvoir. Selon l’expression de Thomas Schelling, dans de nombreuses guerres modernes, le « pouvoir de coercition » ne provient pas seulement de la destruction physique, mais aussi de la capacité à influer sur le calcul de l’ennemi. C’est pourquoi une attaque contre le centre de commandement, les dirigeants, l’appareil sécuritaire et les organisations de répression peut avoir, sur le plan politique, un effet bien supérieur à celui de la destruction immédiate des infrastructures publiques. Dans le cas de l’Iran, jusqu’à présent, la guerre a été moins une guerre contre la société iranienne qu’une guerre contre l’architecture dure du pouvoir de la République islamique.

L’armée, le Corps des Gardiens de la Révolution et la structure sécuritaire

L’une des questions les plus importantes concernant l’Iran après la guerre ne concerne pas la situation des centrales et des raffineries, mais le destin de la structure armée et sécuritaire du pays. Dans de nombreuses expériences historiques, la question décisive au lendemain de la guerre fut de savoir si la force militaire du pays pouvait devenir un pilier national de stabilité ou si elle allait se fissurer de l’intérieur et s’effondrer. En Iran, la question est encore plus complexe, car le pays ne fait pas face à une force armée unifiée, mais à l’armée régulière, au Corps des Gardiens de la Révolution islamique, au Bassidj et à un réseau parallèle de renseignements. Les attaques récentes ont précisément visé ce noyau dur. Dans les rapports et analyses consacrés au déroulement de la guerre, il a été indiqué qu’au cours des affrontements, le rôle du Corps des Gardiens de la Révolution dans les décisions majeures s’était renforcé, tandis que certaines composantes de la structure du pouvoir iranien se trouvaient simultanément sous pression militaire directe. Cela signifie que la question centrale dans l’Iran d’après guerre ne sera pas seulement celle de la reconstruction de l’institution militaire, mais aussi celle de la détermination du rapport entre l’armée nationale, un Corps des Gardiens idéologique et la possibilité d’établir le monopole légitime de la violence dans un nouvel ordre.

Max Weber, dans sa définition classique de l’État, affirme que l’État est l’institution qui conserve le monopole légitime de l’usage de la force sur son territoire. Dans la République islamique, ce monopole a été, dès l’origine, organisé de manière duale et idéologique. L’armée, en tant qu’institution plus classique et plus nationale, a coexisté avec le Corps des Gardiens, en tant qu’instrument de la protection de la révolution et du principe du velayat-e faqih. Si l’Iran entre dans une phase de transition, l’une des questions les plus vitales sera de savoir si cette dualité peut être résolue au profit d’un ordre national et non idéologique.

L’économie, les richesses nationales et la possibilité de reconstruction

Étant donné que, jusqu’à présent, les installations nationales et énergétiques n’ont pas été visées de manière généralisée, l’analyse économique de l’Iran après la guerre doit elle aussi être rédigée avec davantage de précision. La guerre ne signifie pas encore la destruction complète des fondements matériels du pays, mais même ce niveau de conflit peut avoir des effets économiques lourds. La perturbation des investissements, la fuite des capitaux, l’augmentation du risque pays, l’instabilité du marché des changes, la diminution de la capacité de planification de l’État et l’angoisse sociale à l’égard de l’avenir peuvent tous placer l’économie dans une situation d’usure, même sans destruction nécessaire des raffineries ou des centrales. Selon des rapports internationaux, la guerre elle même a déjà tendu les marchés mondiaux de l’énergie et a mis davantage en lumière l’importance de Kharg et du détroit d’Ormuz dans les nouveaux calculs stratégiques ; mais ces mêmes rapports montrent que, jusqu’à présent, du moins du côté américain, le passage du ciblage militaire à la destruction manifeste des infrastructures pétrolières iraniennes ne s’est pas encore pleinement produit.

Du point de vue de l’économie politique, il faut distinguer entre une « économie détruite » et une « économie en suspension de guerre ». L’Iran d’aujourd’hui se trouve davantage dans la seconde situation. Cela signifie que le pays conserve encore d’importantes capacités matérielles, mais que celles ci sont placées sous l’ombre de l’instabilité, des sanctions, de la guerre et de la crise de légitimité politique. Si une transition politique relativement rapide et ordonnée se produit, ce facteur pourrait précisément aider l’Iran à s’éloigner du scénario de l’Irak de 2003 ou de la Syrie de 2011 et à entrer dans une trajectoire de reconstruction plus maîtrisable. Mais si la guerre se prolonge ou si la République islamique élargit le champ de la confrontation pour assurer sa survie, alors la probabilité que le conflit s’étende à des secteurs économiques plus vitaux augmentera.

La vie des citoyens et la psyché collective de la société

Peut être l’effet le plus profond de toute guerre ne se révèle t il pas dans les cartes opérationnelles et les rapports militaires, mais dans l’âme du peuple et dans la psyché collective d’une nation. La guerre, même lorsqu’elle n’a pas encore conduit à une destruction massive des infrastructures nationales ni à une perturbation généralisée du système énergétique et des services publics, peut ébranler les fondements du sentiment de stabilité, de la prévisibilité de l’avenir et de la sécurité psychique dans la société. Pour que les citoyens entrent dans un état d’angoisse historique, il n’est pas nécessaire qu’ils voient de leurs propres yeux des coupures générales d’électricité, l’effondrement total des transports ou la destruction de tous les centres vitaux du pays. Il suffit qu’ils sentent que le pays a atteint un seuil où l’avenir est devenu obscur, où le pouvoir politique vacille, et où la continuité de la vie ordinaire est elle même mise en doute.

Mais la situation iranienne présente ici une complexité importante et déterminante. La société iranienne, avant même d’être confrontée à la guerre, portait depuis des années le poids de la pression économique, de la répression politique, de l’humiliation sociale, du blocage civique et de la crise de légitimité. C’est pourquoi cette guerre n’est pas comprise, dans l’esprit d’une large partie de la société, seulement comme une menace extérieure, mais en même temps comme une fissure dans le mur dur et usé du pouvoir. C’est précisément ce point qui distingue la psyché collective des Iraniens de celle de nombreuses sociétés en guerre dans la région. Dans beaucoup de pays, la guerre ne produit que de la peur, mais dans l’Iran d’aujourd’hui, pour une partie significative de la population, la guerre porte, en même temps que l’inquiétude, une possibilité. La possibilité d’affaiblir la structure de répression, la possibilité de briser l’autorité factice du régime et la possibilité de se rapprocher du moment où la République islamique ne pourra plus gouverner la société comme auparavant.

Pour cette raison, l’effet psychologique de cette guerre ne peut être expliqué uniquement par des notions telles que l’épuisement, la terreur ou l’anxiété. Ce qui a pris forme en Iran est un mélange complexe de colère historique, d’espoir politique, d’attente d’une rupture, et en même temps d’inquiétude quant au prix de cette rupture. Une société qui a vécu durant des années dans une situation de blocage ne voit plus la guerre uniquement comme la prolongation de la souffrance, mais une partie de cette société l’interprète aussi comme une occasion de mettre fin à la source principale de cette souffrance. Ici, la guerre est devenue, pour une partie de l’opinion publique, non seulement une calamité, mais aussi un moment potentiellement propice au dépassement d’une impasse historique.

Gustave Le Bon rappelle, dans son analyse de la psychologie des foules, que dans les moments de crise, les sentiments collectifs passent avec une rapidité remarquable de la peur à la colère, de la colère à l’espoir, puis de l’espoir à nouveau à l’anxiété. Cette remarque revêt une importance fondamentale dans l’Iran d’aujourd’hui. Car la société iranienne n’est pas seulement confrontée à une menace extérieure, mais aussi à une question historique : cette guerre peut elle accélérer la fin de la République islamique et ouvrir la voie à la liberté et à la reconstruction nationale, ou bien donnera t elle au régime l’occasion de prolonger sa vie en intensifiant la répression et en imposant un coût plus lourd à la nation. C’est précisément dans cette suspension entre la peur et l’espoir que se forme la psyché collective de la société iranienne.

Du point de vue de la psychologie politique, lorsqu’un gouvernement n’est plus perçu comme la source de la sécurité, de l’ordre et de l’avenir, mais comme la cause principale de l’insécurité, du blocage et de l’humiliation nationale, la relation psychologique entre le peuple et l’État se transforme. Dans une telle situation, même la guerre ne conduit pas nécessairement à une solidarité avec le gouvernement, mais peut au contraire renforcer l’espoir de s’en libérer. C’est précisément la réalité que l’on observe aujourd’hui en Iran. Pour une grande partie de la population, la source principale de l’angoisse n’est pas simplement la guerre, mais la poursuite de l’existence d’un régime qui a conduit le pays à ce point. Ainsi, bien que la guerre crée indéniablement douleur, inquiétude et instabilité, elle est en même temps devenue, pour de nombreux Iraniens, un horizon de libération ; un horizon dans lequel la souffrance d’aujourd’hui ne prend sens que si elle conduit à la fin de la domination de la République islamique et à l’ouverture d’une voie vers un Iran libre.

La question de l’État futur et de l’ordre politique

Après chaque guerre, la question la plus importante n’est pas de savoir combien de bâtiments ont été endommagés, mais quel type d’ordre doit sortir de la crise. Dans le cas de l’Iran, puisque les principales cibles ont jusqu’à présent concerné surtout le sommet du pouvoir, les institutions militaires, sécuritaires et de répression, la question de l’État futur acquiert une importance redoublée. Car si une transition a lieu, l’Iran ne commencera pas nécessairement à partir d’un point matériel zéro, mais à partir d’une situation dans laquelle une part importante des capacités nationales demeure encore intacte, tandis que la structure politique et sécuritaire a été frappée et ébranlée. Cela peut constituer une occasion historique. Une occasion pour que l’Iran, contrairement à certaines expériences régionales, ne chemine pas vers un nouvel État national à partir d’un effondrement matériel total, mais à partir de l’effondrement ou de l’usure de la structure idéologique dominante.

En science politique, une transition réussie à partir d’un système autoritaire devient possible lorsque trois conditions sont réunies en même temps : l’existence d’élites de remplacement, un accord minimal sur de nouvelles règles, et la capacité de préserver l’ordre pendant la période de transition. Dans le cas de l’Iran, bien que ces conditions ne soient pas encore pleinement réalisées, le fait que, jusqu’à présent, les infrastructures nationales et énergétiques n’aient pas été détruites de manière systématique et généralisée peut accroître les chances d’une période de transition, en cas de changement de régime. En d’autres termes, si l’Iran dépasse la République islamique avant que le pays ne soit entraîné dans une destruction matérielle généralisée, la possibilité de reconstruire l’État national, l’économie et l’ordre civique sera bien plus grande.

Ce qui est certain, c’est que l’Iran après cette guerre ne sera plus l’Iran d’avant guerre. Mais la différence essentielle réside en ceci que, jusqu’à aujourd’hui, les coups ont frappé moins le corps de la société et des infrastructures nationales que le cœur de l’appareil de pouvoir, de répression et de commandement de la République islamique. Cette distinction, si elle est préservée, pourra revêtir à l’avenir une importance fondamentale non seulement pour la précision de l’analyse, mais aussi pour la compréhension de la possibilité d’une transition. Car plus la guerre demeurera au niveau de l’affaiblissement du régime et moins elle se situera au niveau de la destruction nationale, plus les chances que l’Iran sorte de cette crise en direction d’un État libre, national et reconstructible seront élevées.

Conclusion

L’analyse de l’ensemble des événements récents montre que ce à quoi l’Iran est confronté ne constitue pas simplement une confrontation militaire limitée ni une crise passagère dans ses relations extérieures, mais bien la convergence de plusieurs processus historiques qui se sont formés au fil des décennies dans la structure de la République islamique et qui ont progressivement atteint un point d’explosion. Lorsqu’un système politique agit, en matière de politique étrangère, sur une base idéologique, qu’il s’appuie à l’intérieur sur des mécanismes sécuritaires, qu’il perd sa légitimité sociale et que, dans le même temps, il se trouve, sur le plan international, dans une situation de méfiance chronique, il entre tôt ou tard dans une phase que la science politique désigne comme une érosion structurelle. Cette phase ne s’accompagne pas nécessairement d’une chute immédiate, mais elle montre que le système n’est plus capable de se reproduire comme il le faisait auparavant.

L’examen des racines de cette situation a montré clairement que la politique étrangère révolutionnaire, le programme nucléaire dans un climat de défiance, le développement d’outils militaires sans l’appui d’une diplomatie durable, ainsi que l’expansion de réseaux supplétifs dans la région, ont tous, conjointement avec la répression intérieure et la crise de légitimité, créé des conditions dans lesquelles la confrontation militaire n’était plus une possibilité lointaine, mais devenait progressivement une éventualité réelle. Dans une telle situation, la guerre n’était pas la cause première de la crise, mais le résultat de l’accumulation de crises non résolues. De même que Carl von Clausewitz considérait la guerre comme la continuation de la politique par d’autres moyens, il faut ici comprendre la guerre comme la continuation d’une politique qui, pendant des années, s’est construite sur la confrontation, la défiance et la primauté de la survie du régime sur l’intérêt national.

D’autre part, l’examen des scénarios de chute ou de survie de la République islamique a montré qu’aucune de ces deux issues ne peut être prédite avec une certitude absolue, mais qu’il est possible d’en évaluer le poids probabiliste. Un régime qui se trouve simultanément confronté à une pression extérieure, à une contestation intérieure, à des fractures au sein des élites, à l’érosion de sa base sociale et à une crise d’efficacité entre dans une situation où, même s’il parvient à survivre, cette survie ne sera plus de même nature que la stabilité antérieure. Montesquieu écrit, dans son analyse des gouvernements despotiques, que de tels systèmes durent tant que la peur peut se substituer à la confiance, mais que lorsque la peur elle même perd de son efficacité, la structure du pouvoir se trouve rapidement ébranlée. Dans le cas de l’Iran, les signes de cet ébranlement étaient déjà visibles avant le début de la guerre, et la guerre n’a fait que les rendre plus apparents.

Dans ce cadre, la question de l’alternative acquiert une importance décisive. Aucun système ne s’effondre uniquement en raison de sa faiblesse interne, à moins que la société ne soit capable d’imaginer la possibilité d’un autre ordre. Dans l’analyse des transitions politiques, des penseurs tels que Samuel Huntington et Juan Linz soulignent que le succès de la transition dépend de l’existence d’une force capable, à la fois sur le plan symbolique et sur le plan politique, de jouer le rôle d’anneau de jonction entre la protestation sociale et la construction d’un nouvel État. Dans l’espace politique iranien actuel, Son Altesse le prince Reza Pahlavi a acquis, pour une large partie des opposants à la République islamique, une telle position. L’importance de cette position ne réside pas dans le cadre d’une compétition individuelle, mais dans la fonction qui s’est formée dans l’esprit de la société : la représentation de la possibilité d’une transition nationale, séculière et fondée sur l’État de droit, sans effondrement du pays. Dans les moments historiques, une telle représentation peut précisément réduire la peur du changement et préparer le terrain pour un mouvement collectif.

L’examen de la situation de l’Iran après la guerre a également montré que le destin du pays dépend très fortement de la manière dont cette crise prendra fin. Jusqu’à présent, les principaux coups ont visé, plus qu’ils n’ont touché le corps social et les infrastructures vitales nationales, les structures sécuritaires, militaires et de commandement. Cette différence présente une grande importance analytique, car si le changement politique intervient avant une destruction matérielle généralisée, la possibilité de reconstruire l’État et l’économie sera considérablement plus grande. Les expériences historiques montrent que les pays qui émergent d’un effondrement infrastructurel total demeurent pendant des années prisonniers de l’instabilité, alors que ceux qui traversent une transition avant une destruction généralisée disposent de meilleures chances de renouvellement. De ce point de vue, l’avenir de l’Iran dépend non seulement de l’issue de la guerre, mais aussi de la manière dont la phase de transition sera gérée.

Au niveau de la psychologie sociale également, il est apparu clairement que la société iranienne se trouve dans une situation différente de celle de nombreuses sociétés frappées par la guerre. La pression économique, la répression politique et la crise antérieure de légitimité ont fait que, pour une partie de la société, la guerre n’est pas seulement une menace, mais aussi une occasion de mettre fin à une impasse historique. Gustave Le Bon explique que, dans les situations de crise, les foules peuvent rapidement osciller entre la peur et l’espoir. C’est précisément ce que l’on observe aujourd’hui en Iran. La peur de l’insécurité se mêle à l’espoir du changement. Cette combinaison, bien qu’elle soit dangereuse et imprévisible, peut en même temps préparer le terrain à de grandes transformations, car une société qui ne considère plus la situation existante comme supportable devient plus disposée à accepter le changement.

Dans l’ensemble, ce qui ressort de l’examen de tous ces facteurs est que l’Iran se trouve à l’approche d’un tournant historique. Ce tournant ne signifie pas nécessairement la chute immédiate d’un gouvernement ni la victoire certaine d’un courant politique, mais l’entrée dans une phase où les trajectoires antérieures ne sont plus soutenables. Une structure qui a perdu sa légitimité, qui est confrontée à la contestation à l’intérieur et à la confrontation à l’extérieur, est contrainte soit de changer, soit de s’user progressivement. Dans de telles conditions, le rôle des forces politiques, des élites et des figures capables d’établir un équilibre entre l’exigence de liberté et la nécessité de la stabilité devient plus déterminant que jamais.

Dès lors, l’avenir de l’Iran se décidera non pas uniquement sur le champ de bataille, mais aussi dans la capacité de la société à transformer la crise en transition, et dans la capacité des forces nationales à transformer la protestation en un nouvel ordre. Si cette transition s’accompagne de discernement politique, de convergence nationale et de la préservation des structures vitales du pays, il est alors possible que l’Iran sorte de cette crise en direction d’un ordre nouveau ; un ordre dans lequel l’État reposerait sur l’intérêt national, la loi et le consentement public. Dans une telle trajectoire, le rôle d’une figure telle que Son Altesse le prince Reza Pahlavi peut acquérir une importance décisive comme facteur de liaison entre la mémoire historique, l’aspiration à la liberté et la nécessité de la stabilité ; non pas simplement en tant qu’individu, mais comme symbole de la possibilité de dépasser la République islamique en direction d’un État national moderne.


Ehsan Tarinia – Luxembourg
Écrit le 13  mars 2026