De la guerre extérieure à la guerre psychologique intérieure : analyse du comportement des régimes autoritaires face à la société et à l’opposition

Dans les périodes où un gouvernement idéologique se trouve confronté à une crise grave, sa réaction ne se manifeste pas uniquement dans le domaine militaire ou sécuritaire, mais s’intensifie également dans les sphères de la psychologie politique et du contrôle social. L’histoire montre que lorsqu’une structure idéologique est confrontée à une menace extérieure ou à une faiblesse interne, elle ne s’oriente généralement pas vers la réduction des tensions, mais vers l’augmentation de la pression intérieure, l’élargissement du champ des menaces et la création d’un climat de méfiance. Dans la littérature des sciences politiques, ce phénomène est considéré comme l’un des signes caractéristiques de la phase défensive des régimes fermés.

Dans de telles circonstances, lorsque l’autorité militaire et sécuritaire d’une structure idéologique est affaiblie à la suite d’un conflit, le pouvoir tente simultanément de poursuivre deux objectifs : d’une part empêcher la formation d’une force d’opposition cohérente, et d’autre part préserver l’image d’autorité face à la société. Pour atteindre ce but, un ensemble de méthodes psychologiques et propagandistes est mobilisé, comprenant la menace, la déstabilisation, l’infiltration, la création de divisions et la guerre psychologique. Ces méthodes ont été observées dans de nombreux pays et ne sont pas propres à un système particulier ; cependant, dans l’espace politique iranien également, on peut observer des exemples concrets de ce modèle, analysables dans le cadre théorique de la psychologie politique.

Erich Fromm, dans son ouvrage « La peur de la liberté », explique que les régimes autoritaires, lorsqu’ils se sentent menacés, se tournent vers un contrôle accru plutôt que vers la confiance envers la société. Selon Fromm, la peur de perdre le pouvoir conduit la structure dominante à recourir à des instruments dont l’objectif est de produire l’obéissance par l’anxiété. Dans le contexte politique actuel de l’Iran, où la tension extérieure et la crise intérieure se sont simultanément intensifiées, on observe également un durcissement du ton menaçant dans les discours officiels et dans les médias gouvernementaux. Il est parfois question de sanctions sévères, de répression généralisée contre les opposants, de confiscation de biens, voire de conséquences graves pour les activistes à l’étranger. De tels discours, loin de traduire la stabilité, sont généralement le signe d’une inquiétude face à l’expansion du mécontentement.

Hannah Arendt, dans son analyse des systèmes totalitaires, souligne que ces régimes ont besoin d’un ennemi permanent pour maintenir leur cohésion interne. Lorsque la crise s’intensifie, le cercle des ennemis s’élargit. D’abord l’ennemi extérieur est désigné, ensuite les opposants internes, et à un stade ultérieur même les critiques ou les acteurs civils peuvent être placés dans cette catégorie. Dans l’espace politique iranien, ces derniers jours, on peut observer un élargissement des accusations et la désignation d’un nombre croissant d’individus comme facteurs d’instabilité ou de menace. Un tel processus maintient la société dans un état d’anxiété permanente et empêche l’émergence d’une solidarité durable.

Parallèlement à la menace, la guerre psychologique acquiert une importance particulière. Dans les études consacrées à la psychological warfare, il est établi que l’objectif principal n’est pas seulement de transmettre de l’information, mais de modifier les perceptions et les émotions collectives. La création du doute, l’amplification des divergences et l’instillation de la méfiance comptent parmi les principaux instruments de ce type d’opération. Dans l’espace médiatique persanophone, on peut constater que, lors des périodes de tension politique accrue, le volume des débats virulents, des accusations et des confrontations verbales entre activistes augmente fortement. Ce phénomène ne relève pas uniquement de divergences naturelles, mais fait aussi partie d’une pression psychologique collective qui s’intensifie en situation de crise.

Gustave Le Bon, dans « Psychologie des foules », explique que dans des conditions émotionnelles, les masses deviennent plus réceptives aux rumeurs et aux impulsions affectives. Lorsque la société se trouve dans un état d’anxiété, la moindre divergence peut se transformer en fracture profonde. Dans l’espace de l’opposition iranienne également, on a observé que, durant les périodes sensibles, les débats théoriques se transforment rapidement en affrontements verbaux sévères. Parfois, les divergences concernant la méthode de lutte ou l’avenir politique du pays sont exprimées d’une manière qui affaiblit la confiance mutuelle. Du point de vue de la psychologie politique, cette situation est naturelle, mais les régimes autoritaires en tirent le plus grand avantage.

L’une des méthodes classiques en science politique consiste à créer la division parmi les opposants. Cette méthode, connue dans la littérature sous le terme de divide and rule, repose sur le principe que des opposants dispersés représentent un danger moindre. Dans l’expérience politique iranienne, on a observé qu’en période de crise, les divergences entre différents groupes d’opposition tendent à s’accentuer. Les discussions passent parfois de la critique politique à l’attaque personnelle, des accusations de dépendance apparaissent, et l’espace du dialogue cède la place à la méfiance. Même sans direction directe, un tel climat profite au pouvoir, car il réduit la possibilité de formation d’un front commun.

Karl Popper, dans sa critique des sociétés fermées, écrit que ces systèmes craignent le dialogue libre, car le dialogue peut conduire à la confiance et à la coopération. Pour empêcher ce processus, l’espace public doit rester saturé de soupçons et de pessimisme. Dans l’espace politique iranien, on observe que lors des périodes sensibles, la diffusion d’informations contradictoires, d’analyses opposées et de débats virulents augmente. Le résultat est que de nombreuses personnes ne savent plus à qui faire confiance. Cette confusion constitue l’un des instruments essentiels de la guerre cognitive.

Par ailleurs, la question de l’infiltration et des opérations d’information est également évoquée dans les études de sécurité. Les recherches sur la guerre froide montrent que de nombreux gouvernements cherchaient à collecter des informations au sein de leurs opposants ou à intensifier les divisions entre eux. L’objectif n’était pas nécessairement un contrôle total, mais la perturbation de la coordination adverse. Dans l’espace politique iranien, des inquiétudes apparaissent parfois quant à la présence d’individus inconnus dans les débats ou à des tentatives d’exacerbation des conflits. Même si toutes ces inquiétudes ne sont pas fondées, le simple fait qu’elles existent montre que le niveau de confiance a diminué, et cette diminution constitue précisément l’un des objectifs principaux de la guerre psychologique.

Leon Festinger, dans la théorie de la dissonance cognitive, explique que lorsque les individus sont soumis à une forte pression, ils cherchent des explications compatibles avec leurs croyances antérieures afin de réduire l’anxiété. Dans un climat politique tendu, ce processus peut conduire à une méfiance accrue entre les individus ou à des conclusions hâtives. Parmi les opposants à un régime, cela peut entraîner une augmentation des conflits et même de l’hostilité. Toutefois, du point de vue de la psychologie politique, cette réaction est davantage le produit de la pression environnementale que la preuve d’une faiblesse individuelle.

Timur Kuran, dans sa théorie de la falsification des préférences, montre que dans les sociétés soumises à la pression, de nombreux individus cachent leur véritable opinion. Lorsque le climat de menace et de méfiance s’intensifie, les personnes préfèrent se taire ou modifier leurs positions. Dans ces conditions, la société peut paraître plus fragmentée qu’elle ne l’est réellement. Les régimes autoritaires tirent profit de cette situation, car l’absence de confiance mutuelle empêche la formation de mouvements larges.

Cependant, l’histoire montre que cette phase n’est pas permanente. Dans de nombreux pays, la période durant laquelle la menace, la pression et la guerre psychologique atteignent leur maximum est aussi celle où la structure du pouvoir se sent le plus en danger. L’intensification des menaces, l’expansion de la propagande et l’aggravation des divisions sociales indiquent souvent que l’équilibre antérieur a disparu.

Du point de vue de la psychologie politique, le facteur le plus important pour traverser une telle période est le maintien de la confiance sociale. Lorsque la société parvient, malgré les divergences, à éviter la chute dans une méfiance totale, la possibilité du changement augmente. Dans de nombreuses expériences historiques, la transition hors des régimes autoritaires a été rendue possible lorsque différentes composantes de la société, malgré leurs différences, se sont rejointes autour d’un objectif commun : la fin de la peur.

C’est pourquoi, même si la pression, la menace et la division augmentent en période de crise, l’intensité même de ces réactions peut être le signe que la structure du pouvoir entre dans une phase difficile. Les gouvernements sûrs de leur stabilité ont moins besoin de maintenir la société dans un état permanent d’anxiété. Lorsque la menace et la guerre psychologique s’étendent, cela indique souvent que l’avenir n’est plus aussi prévisible que par le passé.

Dans de telles conditions, l’espoir du changement ne repose pas uniquement sur l’émotion, mais sur l’expérience historique. De nombreux régimes autoritaires, au moment même où ils exerçaient la plus forte pression sur la société, se rapprochaient en réalité d’un point où ils ne pouvaient plus gouverner comme auparavant. Préserver la cohésion, éviter de tomber dans le piège de la méfiance et regarder vers un avenir où le dialogue remplace la peur constitue le facteur le plus déterminant pour permettre à une société de traverser les périodes difficiles.


Ehsan Tarinia – Luxembourg
Écrit le 16  mars 2026