Nowruz, l’inconscient collectif et la permanence de l’identité nationale ; la confrontation du peuple iranien avec le pouvoir idéologique

Dans l’histoire des nations, il arrive des moments où un rite, une langue, un récit ou même une fête dépasse le niveau d’une simple coutume sociale pour devenir une composante de la structure psychique et historique d’un peuple. Dans de tels moments, ce symbole n’est plus seulement une tradition, mais le signe de la survie et de la continuité d’une identité. En Iran, Nowruz occupe précisément une telle place. Nowruz n’est pas seulement le début de l’année ; il est le rappel de la continuité historique d’un peuple qui a vu passer de nombreux États, mais qui lui-même est demeuré. Un peuple qui, au cours de milliers d’années, malgré les défaites, les occupations, les révolutions, les trahisons et la succession de régimes différents, a conservé sa cohérence et, à chaque crise, est revenu à lui-même.

Dans les périodes où les gouvernements ont tenté d’imposer à la société une nouvelle identité religieuse ou idéologique, la société iranienne, loin de rompre avec son passé, s’est tournée vers les couches les plus profondes de sa mémoire historique. Ce retour ne peut être expliqué uniquement par l’analyse politique ; il doit être examiné dans le cadre de la psychologie collective, de la sociologie du nationalisme et de la philosophie de l’histoire. Lorsqu’une nation ressent que le récit officiel est incompatible avec sa réalité historique, l’inconscient collectif se met en mouvement et la société se dirige vers des symboles enracinés dans un passé plus ancien.

Carl Gustav Jung écrit, dans sa théorie de l’inconscient collectif, que chaque société possède un ensemble d’archétypes inscrits dans sa mémoire psychique au fil des siècles, et qu’il est impossible de les effacer. Les mythes, les rites, les fêtes et les récits historiques ne sont pas seulement des vestiges du passé, mais des éléments constitutifs de la structure mentale d’un peuple. Nowruz peut être considéré comme l’un des archétypes les plus fondamentaux de la culture iranienne. La fête de la renaissance, la victoire de la lumière sur l’obscurité et le commencement d’un nouveau cycle sont des concepts qui se sont répétés pendant des millénaires dans l’esprit des Iraniens, et c’est pourquoi ils résistent à toute tentative d’effacement ou de déformation.

Jung estimait que ce qui est enraciné dans l’inconscient collectif, lorsqu’il est réprimé, revient avec plus de force dans les périodes de crise. L’histoire contemporaine de l’Iran offre un témoignage clair de ce principe. Chaque fois que la pression politique, sécuritaire et idéologique s’est intensifiée, l’attention portée par la société à Nowruz, au Shahnameh, à la langue persane, à l’histoire antique, aux anciens drapeaux et aux symboles nationaux s’est également accrue. Ce retour n’est pas une réaction émotionnelle simple, mais un mécanisme de défense collectif. Une société qui sent son identité menacée se réfugie dans les couches les plus profondes de sa mémoire.

Anthony D. Smith, dans la théorie du nationalisme historique, souligne que les nations se forment sur la base d’une mémoire partagée. Les mythes fondateurs, les rites anciens et les souvenirs historiques constituent les éléments essentiels de la continuité d’un peuple. Selon lui, les États peuvent changer, mais une nation disparaît lorsque sa mémoire historique est détruite. En Iran, cette mémoire n’a pas seulement survécu, elle s’est renforcée en réaction aux pressions idéologiques. Nowruz, Tchaharchanbeh-Souri, la langue persane, le respect pour Ferdowsi et Cyrus, ainsi que le retour aux symboles nationaux, sont autant de signes de cette permanence.

Au cours des quatre dernières décennies, chaque fois que le pouvoir de la République islamique a tenté d’imposer une définition officielle et exclusive de l’identité, la société s’est tournée vers des signes enracinés dans l’histoire plus longue de l’Iran. Ce phénomène peut aussi être expliqué par la théorie de la légitimité de Max Weber. Weber écrit que le pouvoir politique n’est durable que s’il parvient à créer une légitimité traditionnelle, légale ou charismatique. Lorsque cette légitimité disparaît, la société cherche d’autres sources de légitimité. Dans de telles conditions, le passé historique et les symboles associés à la continuité et à la stabilité prennent une importance accrue.

Dans l’Iran contemporain, la méfiance généralisée envers la structure officielle du pouvoir a conduit la société à se tourner vers sa mémoire historique pour trouver sens et stabilité. En psychologie politique, ce processus peut être interprété comme une réaction naturelle face à l’anxiété collective. Freud, dans son analyse du comportement des groupes, explique que dans les situations de crise, les individus recherchent des symboles capables de leur apporter une sécurité psychique. Ce symbole peut être un rite, un récit historique ou même une figure politique représentant le lien entre le passé et l’avenir.

La littérature iranienne exprime clairement cette idée. Ferdowsi, dans le Shahnameh, ne raconte pas seulement l’histoire des rois, mais celle de la continuité de l’Iran. Lorsqu’il écrit :

Trente ans de labeur et de souffrance j’ai connus,

Par le persan, j’ai rendu la vie au peuple d’Iran.

il parle en réalité de la préservation d’une identité qui survit par la langue et la culture. Le Shahnameh lui-même est un exemple de résistance historique contre l’oubli.

À notre époque, cette résistance culturelle s’est manifestée de nouveau. Dans les années où le pays a vécu dans un climat sécuritaire, marqué par la répression sévère des protestations, la pression politique et même des conditions de guerre, la population s’est tournée plus que jamais vers les traditions anciennes. La coupure des communications téléphoniques et d’Internet avec la communauté internationale, l’atmosphère fermée et la peur généralisée n’ont pas affaibli l’identité nationale ; au contraire, elles l’ont renforcée. Dans de telles circonstances, Tchaharchanbeh-Souri a été célébré dans les rues et les quartiers, Nowruz est resté vivant malgré les menaces et les restrictions, et les tables de Haft-Sin ont été dressées dans des maisons où l’on n’avait peut-être pas ressenti depuis longtemps un tel sentiment de solidarité.

Ce retour à la tradition n’est pas seulement un comportement culturel, mais le signe d’une étape historique. Dans la philosophie de l’histoire, Hegel écrit que l’esprit des peuples se forme au cours du temps, et que la crise commence lorsque l’État se sépare de l’esprit de la nation. Dans de tels moments, la nation se tourne vers le passé pour se reconstruire. L’Iran se trouve aujourd’hui dans une telle situation. Une société qui se considère héritière d’une histoire de plusieurs millénaires ne peut se reconnaître pleinement dans une identité fondée sur une idéologie limitée.

Au cours des dernières années, dans les protestations et les mouvements populaires, le retour aux symboles nationaux est apparu plus clairement que jamais. L’usage de drapeaux historiques tels que le Derafsh-e Kaviani et le drapeau tricolore au lion et au soleil, les slogans faisant référence à la période antérieure à la révolution, tels que « Reza Shah, que ton âme soit en paix » ou « Pahlavi reviendra », ainsi que l’attention portée à la période de la monarchie Pahlavi, associée à l’État national et à la modernisation, montrent que la question ne se limite pas au rejet d’un gouvernement, mais correspond à la recherche d’une identité que la société considère comme plus authentique. Dans ce contexte, la confiance d’une grande partie de la société envers le Prince Reza Pahlavi peut également être analysée dans le cadre de ce besoin de continuité historique. En psychologie politique, dans les périodes de transition, la société cherche une figure capable de relier le passé et l’avenir et de créer un sentiment de continuité.

Aujourd’hui, alors que le pays traverse des conditions difficiles et se trouve au cœur d’une crise et d’une guerre, de nombreux Iraniens sont revenus plus que jamais vers leurs racines. Dans un climat fermé et sécuritaire, au milieu de l’inquiétude et de l’incertitude, la population s’est tournée vers les traditions anciennes, vers Nowruz, vers la langue persane, vers l’histoire et vers l’idée même d’Iran. Ce retour n’est pas un signe de faiblesse, mais la preuve qu’un peuple est vivant.

Nowruz arrive cette année dans une telle atmosphère. Un printemps qui, pour beaucoup, n’est pas seulement un changement de saison, mais le signe d’un passage. De même que, tout au long de l’histoire, après chaque hiver rigoureux, le printemps est revenu, beaucoup pensent aujourd’hui que l’Iran se trouve à la veille d’une transformation, transformation qui pourrait marquer la fin d’une époque et le début d’une nouvelle.

Dans un tel moment, Nowruz a un sens qui dépasse celui d’une fête. Nowruz rappelle que la nation iranienne existait avant tout gouvernement et qu’elle existera après chacun d’eux. Ce printemps est, pour beaucoup d’Iraniens, porteur d’espoir de libération du despotisme religieux et de retour à un État national et populaire. Un espoir vivant dans le cœur de millions d’Iraniens et qui les tourne vers un avenir plus libre.

Beaucoup d’Iraniens considèrent que la période de transition, bien que difficile, peut aboutir à une issue moins coûteuse grâce à la cohésion nationale et sous la conduite d’une personnalité jouissant de la confiance d’une large partie de la société. Dans leur regard, le Prince Reza Pahlavi symbolise la continuité historique et la possibilité d’un passage pacifique hors de la crise. Pour ses partisans, cette conviction n’est pas seulement un choix politique, mais l’espoir d’un retour de l’Iran sur la voie de l’État national, du droit et de la liberté.

Nowruz a toujours été le messager de la renaissance. C’est peut-être pour cette raison que, même dans les années les plus difficiles, les Iraniens ne l’ont jamais abandonné. Cette année encore, au cœur des inquiétudes, à l’ombre de la guerre et sous la pression, Nowruz prend pour beaucoup un sens nouveau : l’attente d’un printemps qui ne se produira pas seulement dans la nature, mais aussi dans le destin d’un peuple, un printemps où l’Iran pourra se libérer de la tyrannie et où les Iraniens pourront, dans une terre libre, avec une identité ancienne et un avenir lumineux, déterminer eux-mêmes leur destinée.

Dans de telles conditions, Nowruz n’est pas seulement une célébration, mais une promesse de continuité, la promesse que la nation iranienne n’est jamais restée dans l’obscurité et n’y restera pas.

À l’aube d’un nouveau Nowruz, lorsque la terre se réveille une fois encore du sommeil froid de l’hiver et que le monde se pare d’un habit neuf, le cœur de la nation iranienne bat aussi dans l’attente d’un printemps plus grand, un printemps qui ne soit pas seulement le changement de saison, mais le changement du destin. Nowruz nous rappelle que nulle nuit obscure n’est éternelle et qu’aucun hiver ne peut résister à la volonté d’un peuple vivant. De même que nos ancêtres, au milieu des invasions, des défaites et des despotismes, n’ont jamais laissé s’éteindre la lumière de cette tradition, aujourd’hui encore les Iraniens, au cœur de la guerre, dans un climat sécuritaire et sous la pression et la censure, en célébrant Tchaharchanbeh-Souri, en dressant la table de Haft-Sin et en gardant vivants le nom de l’Iran et celui de ses figures immortelles, ont montré que les racines de cette nation sont plus profondes que tout pouvoir. Le Nowruz de cette année est, pour beaucoup, porteur d’espoir de la fin d’une époque et du début d’une nouvelle ; une époque où l’Iran pourra se libérer du despotisme religieux et reprendre la voie de l’État national, de la liberté et de la dignité. L’espoir est que ce printemps marque le commencement d’une transition historique du peuple iranien et que, grâce à la cohésion nationale et sous la direction sage du Prince Reza Pahlavi, s’ouvre un chemin au terme duquel l’Iran libre, prospère et digne retrouvera sa place légitime dans l’histoire, et que les Iraniens, après des années de souffrance, verront se lever le soleil de la liberté sur leur propre terre.

Vive l’Iran, Nowruz béni 2585, et dans l’espoir du jour où le printemps de la liberté brillera sur cette terre et où l’Iran, libre et fier, se tiendra de nouveau à la place qui lui revient dans l’histoire.


Ehsan Tarinia – Luxembourg
Écrit le 20  mars 2026