L’effondrement du langage dans les mouvements sous pression : de la violence verbale à l’ingénierie de la division, et la nécessité de la dignité dans le nationalisme iranien

Dans l’histoire des mouvements politiques, il existe des moments où le destin d’un courant ne se joue ni sur le champ de bataille, ni dans les urnes, ni même dans les salles de décision, mais dans le langage. Le langage, avant d’être un simple instrument d’expression, constitue la structure même de la réalité psychologique d’une société. Chaque mot répété dans l’espace public ne transmet pas seulement une émotion, il trace également les frontières de la confiance, de la cohésion et de la légitimité. C’est pour cette raison que, dans de nombreux mouvements nationaux, la chute a commencé au moment où le discours s’est éloigné de la raison pour se contaminer de violence verbale, d’humiliation et de destruction morale.

Dans l’espace politique iranien, particulièrement au cours des dernières années où la société se trouve soumise simultanément à la répression intérieure, à la crise économique, à la guerre et à l’insécurité régionale, l’augmentation des insultes, des étiquetages et de l’agressivité parmi certains opposants à la République islamique est devenue un phénomène qui mérite une analyse sérieuse. Ce phénomène ne peut être réduit à la simple colère naturelle d’une société sous pression. La colère est compréhensible, mais la persistance de la violence verbale révèle un processus plus profond relevant de la psychologie collective ; un processus qui, s’il n’est pas compris avec précision, peut user de l’intérieur n’importe quel mouvement national.

Sigmund Freud, dans son analyse du comportement des foules, souligne que l’individu, lorsqu’il se trouve dans un groupe, perd une partie de ses mécanismes internes de contrôle et tend à revenir à des niveaux plus primitifs de réaction émotionnelle. Il affirmait que « la civilisation est le produit de la maîtrise des instincts », et que chaque fois que cette maîtrise s’affaiblit, le comportement collectif tend vers l’agressivité. Dans une société qui a subi pendant des années la pression, l’humiliation et l’insécurité, ce retour vers des réactions impulsives se produit plus rapidement. Mais l’avertissement essentiel de Freud est le suivant : lorsque cet état devient la norme, ce n’est pas seulement l’individu qui régresse, c’est toute la culture politique qui recule.

Carl Gustav Jung, dans sa théorie de « l’ombre collective », explique que chaque société refoule une part de sa colère, de sa peur et de sa haine, et que, dans les périodes de crise, cette part refoulée surgit soudainement à la surface. Si cette énergie n’est pas reconnue et dirigée consciemment, elle peut conduire à des comportements destructeurs au sein même du groupe. Jung insiste sur le fait que le moment le plus dangereux pour une nation est celui où la colère accumulée se décharge de manière aveugle et sans orientation. Dans une telle situation, les individus cessent de se concentrer sur l’ennemi réel et commencent à s’attaquer les uns aux autres.

C’est précisément ce phénomène que l’on observe dans de nombreux mouvements opposés aux régimes autoritaires. L’histoire montre que les gouvernements idéologiques, en particulier ceux qui reposent sur la répression et le contrôle de l’information, ne se maintiennent pas uniquement par la force militaire. Leur survie dépend aussi de leur capacité à créer la division parmi leurs adversaires. L’un des moyens les plus efficaces consiste à contaminer l’espace du débat par la violence verbale.

Dans la littérature des sciences politiques, ce procédé est désigné comme « l’érosion interne de l’opposition ». Le pouvoir cherche à transformer l’espace des opposants en un champ de méfiance, de sorte que les forces censées coopérer deviennent suspectes les unes envers les autres. Dans un tel climat, l’insulte n’est plus un simple comportement individuel ; elle devient un instrument capable de discréditer tout un mouvement. Lorsque l’opinion publique constate que les opposants à un régime ne sont pas capables de dialoguer avec respect, une question se pose inévitablement : ces forces seraient-elles capables de gouverner un pays ?

Hannah Arendt, dans son analyse des systèmes totalitaires, écrit que ces régimes ont besoin, pour se maintenir, de briser avant tout la confiance sociale. Selon elle, lorsque les individus cessent de se faire confiance, la formation d’une force collective devient impossible. L’un des moyens les plus simples de détruire la confiance consiste à répandre le langage de l’humiliation et de la haine. Le langage de la haine maintient l’esprit dans un état défensif permanent, et un esprit défensif ne peut pas coopérer.

Dans ce cadre, on ne peut exclure que certaines manifestations de violence verbale au sein de l’opposition ne soient pas uniquement le produit d’une colère spontanée, mais puissent aussi, dans certains cas, résulter d’infiltrations, de provocations ou de manipulations conscientes. Dans de nombreux pays, de l’Europe de l’Est à l’Amérique latine, des documents historiques ont montré que des régimes autoritaires ont tenté d’orienter l’espace des opposants vers l’extrémisme, l’insulte et les conflits internes, afin de présenter l’opposition comme instable et dangereuse, et ainsi préserver leur propre légitimité auprès d’une partie de la société.

Pour le nationalisme iranien, cette question revêt une importance particulière. Le nationalisme iranien s’inscrit dans une tradition culturelle plurimillénaire, dans laquelle la raison, la dignité et la responsabilité sociale occupent une place centrale. Des enseignements zoroastriens fondés sur la triade « bonne pensée, bonne parole, bonne action » jusqu’à l’éthique politique présente dans différentes périodes de l’histoire iranienne, il a toujours existé un lien profond entre morale et politique. Lorsque le nationalisme se coupe de cette racine culturelle, il se transforme en simple exaltation émotionnelle, et l’émotion, si elle n’est pas maîtrisée, conduit inévitablement à la violence.

Erich Fromm, dans La peur de la liberté, explique que dans les périodes d’angoisse collective, l’être humain peut fuir la responsabilité en adoptant des comportements destructeurs, car détruire est plus facile que construire. Il avertit que les sociétés soumises à une forte pression peuvent, faute de maturité, s’orienter non vers la liberté mais vers le chaos. Cet avertissement concerne directement tout mouvement national. La liberté sans maturité psychologique se transforme en instabilité.

Dans la lutte contre la République islamique, dont la structure repose sur l’idéologie, la répression et la fragmentation sociale, la maîtrise du comportement n’est pas seulement une exigence morale, mais une nécessité stratégique. Chaque mot prononcé dans l’espace public participe à la construction de l’image de l’avenir. Si le langage d’aujourd’hui est rempli d’humiliation, l’avenir sera rempli de méfiance. Aucune société ne devient civilisée du jour au lendemain ; la civilisation est le résultat d’un entraînement quotidien.

L’une des conséquences les plus dangereuses de la violence verbale dans l’espace politique est la perte de capacité d’attraction. Une grande partie de la société, surtout lorsqu’elle est fatiguée et blessée, recherche avant tout un sentiment de sécurité. Un langage agressif, même s’il exprime une souffrance réelle, produit un sentiment d’insécurité. Les peuples font confiance à ceux qui savent rester équilibrés même dans la colère.

Dans ce contexte, la responsabilité des forces nationalistes est plus lourde encore. Le nationalisme n’est pas seulement l’opposition à un régime ; c’est l’engagement de préserver la dignité d’une nation. Lorsqu’un nationaliste s’exprime, il ne parle pas uniquement en son nom, mais au nom d’une histoire façonnée pendant des siècles par la culture, la mesure et la sagesse. Si ce langage se dégrade en insultes, le dommage ne touche pas seulement un individu, mais l’image même de cette histoire.

Depuis plus de quatre décennies, la République islamique a démontré qu’elle utilise tous les moyens pour créer la division, qu’il s’agisse d’attiser les tensions ethniques et religieuses ou de s’infiltrer dans les milieux opposants. Il serait naïf de croire que la guerre psychologique se limite aux médias officiels. Elle peut aussi se dérouler dans l’espace même du dialogue entre opposants. Chaque parole qui détruit la confiance, chaque insulte qui brise un lien, chaque étiquette qui éloigne les individus peut, consciemment ou non, servir la structure que l’on prétend combattre.

Du point de vue de la psychologie politique, la maturité d’un mouvement apparaît au moment où il sait distinguer entre la colère et le comportement. La colère peut exister, mais le comportement doit être choisi avec conscience. Celui qui est capable de maîtriser sa parole au moment de la plus grande pression montre qu’il sera capable de maîtriser le pouvoir.

Si le nationalisme iranien veut construire un avenir libre, légal et laïque, il doit dès aujourd’hui en incarner les signes dans son comportement. La liberté ne se construit pas avec l’insulte, pas plus que le droit ne se construit avec le désordre. Une lutte fondée sur l’humiliation, même si elle triomphe, laisse derrière elle une société blessée.

En définitive, la question n’est pas seulement celle de la politesse, mais celle de la survie et du succès d’un mouvement. Un mouvement qui ne sait pas préserver son langage perd sa cohésion, et un mouvement sans cohésion ne peut bâtir aucun avenir.

L’Iran a aujourd’hui plus que jamais besoin d’un nationalisme conscient, responsable et fondé sur la raison ; un nationalisme qui comprend que l’ennemi ne se trouve pas seulement à l’extérieur, mais aussi dans chaque comportement qui détruit la confiance. Préserver la dignité dans la lutte n’est pas un signe de faiblesse, mais l’expression d’une force née de la connaissance de l’histoire, de la compréhension de l’âme humaine et de la foi dans l’avenir d’une nation.

Vive l’Iran.


Ehsan Tarinia – Luxembourg
Écrit le 22  mars 2026