Autopsie d’un retard historique sous la domination de la République islamique

Dans l’histoire des nations, il arrive qu’une révolution ne constitue pas la porte d’entrée du progrès, mais au contraire le moment d’une déviation hors de la trajectoire du développement. L’Iran de 1979 représente, sous cet angle, l’un des exemples les plus tragiques du monde contemporain. Pays doté d’une position géopolitique exceptionnelle, de l’une des plus vastes réserves de pétrole et de gaz au monde, d’un héritage civilisationnel sans équivalent, d’un potentiel immense en matière de tourisme historique, naturel et culturel, et d’une société qui se trouvait aux portes de l’entrée dans la modernité, l’Iran, après la Révolution islamique, que je considère personnellement comme la trahison de 1979, non seulement ne s’est pas transformé en puissance développée, mais a, sur de nombreux indicateurs, reculé derrière des pays qui, à la même époque, étaient soit plus faibles que lui, soit de niveau comparable. Aujourd’hui, lorsque l’on parle de la Turquie comme pôle touristique, du Qatar comme grand acteur gazier, de la Corée du Sud comme puissance industrielle et technologique, des Émirats arabes unis comme hub du commerce et des services, ou encore du Vietnam comme exemple réussi d’intégration dans les chaînes mondiales de production, on pose en réalité une question plus vaste : comment l’Iran, avec tant d’atouts, a-t-il pu rester en arrière du mouvement du monde ? La réponse ne peut être réduite aux seules sanctions, à la guerre ou à la mauvaise gestion quotidienne. Le problème fondamental réside dans la nature de l’État, dans la logique idéologique du pouvoir, et dans une structure de domination qui, dès l’origine, a considéré l’Iran non comme une nation historique devant se renforcer, mais comme un projet doctrinal à exporter, à contrôler, et à maintenir en société au service de sa propre survie.

Pour comprendre cet échec, il faut d’abord éclaircir un point fondamental. Dans le monde moderne, le développement n’est pas le simple produit de la possession de ressources. Le développement advient lorsque l’État garantit la sécurité juridique, la prévisibilité, la rationalité économique, une relation normale avec le monde et la primauté de l’intérêt national. Or l’Iran d’après 1979 a précisément évolué à contre-courant sur chacun de ces points. Alors même que les indicateurs de gouvernance mondiale de la Banque mondiale soulignent l’importance de la redevabilité, de l’efficacité de l’État, de la qualité de la réglementation, de l’État de droit et du contrôle de la corruption, la situation de l’Iran a, au cours des dernières décennies, été constamment définie par une faiblesse institutionnelle et une gouvernance fragile. Dans le rapport Freedom in the World 2025, l’Iran figure encore parmi les pays « non libres », et dans l’indice 2025 de l’État de droit du World Justice Project, il occupe le 128e rang sur 143. Un tel environnement n’attire ni capital durable, ni confiance entrepreneuriale, ni tranquillité pour les touristes, ni participation de long terme des grandes entreprises internationales.

Prenons le cas de la Turquie. Ce pays a connu et connaît encore toutes sortes de difficultés, du coup d’État aux crises monétaires, des tensions politiques internes aux fluctuations de ses relations avec l’Occident. Mais il n’a jamais totalement abandonné un principe essentiel : la compréhension que le tourisme, le commerce, le transport, l’hôtellerie, les infrastructures, les liaisons aériennes, le marketing mondial et l’image internationale constituent des éléments de la puissance nationale. En 2024, la Turquie a accueilli plus de 52,6 millions de touristes étrangers et ses recettes touristiques ont atteint le record de 61,1 milliards de dollars. Le ministère turc de la Culture et du Tourisme ainsi que les statistiques officielles de ce pays montrent que l’industrie touristique n’est pas une activité marginale, mais l’un des principaux piliers de l’apport de devises, de l’emploi et du crédit international de la Turquie. Même les rapports du WTTC mettent en avant le poids élevé de ce secteur dans l’économie turque et soulignent la poursuite d’une dynamique record.

L’Iran, en revanche, bien qu’il puisse potentiellement compter parmi les plus grandes destinations du monde par la richesse de ses attraits historiques et naturels, n’a jamais réussi à porter son industrie touristique à un niveau durable, libre et véritablement mondial. Les données de la Banque mondiale fondées sur les statistiques de l’UN Tourism montrent qu’en 2020, l’Iran n’a enregistré que 1,55 million d’arrivées de touristes internationaux, alors que, dans les mêmes données, la Turquie se situe à plusieurs dizaines de fois ce niveau et a encore battu de nouveaux records en 2024. Même dans la structure des dépenses touristiques iraniennes, selon les données du WTTC, la part principale revient au tourisme domestique, tandis que les dépenses des visiteurs étrangers ne représentaient en 2023 que 12,6 pour cent du total des dépenses touristiques intérieures. Cela signifie que l’Iran, au lieu d’être une destination mondiale, tourne principalement sur lui-même. La cause de cet état de fait n’est pas le manque de monuments ou de sites. De Persépolis à Ispahan, de Shiraz à Yazd, du Khouzestan à l’Azerbaïdjan, des rivages de la Caspienne aux côtes du Makran, l’Iran est plus riche que nombre de destinations de la région. Le problème est que le tourisme mondial exige, avant toute chose, la sécurité, la liberté sociale, la stabilité de l’image internationale, des infrastructures adaptées, un système bancaire normalisé et le sentiment que la vie privée est respectée, autant de dimensions contre lesquelles la République islamique a, dans les faits, agi.

Le touriste étranger ne vient pas seulement voir des monuments. Il vient rechercher une expérience complète du voyage. Il veut savoir s’il pourra circuler librement, payer avec une carte bancaire internationale, accéder à un internet stable, séjourner dans un espace culturel exempt de tensions, et ne pas être exposé à une police idéologique, à des règles discriminatoires ou à une instabilité régionale permanente. Un pays dont l’image dans le monde a été façonnée pendant des années par les prises d’otages, les exécutions, la répression, les sanctions, les tensions nucléaires, les restrictions sociales et une hostilité chronique envers l’Occident accuse naturellement un retard sur la scène du tourisme mondial. Il ne s’agit pas seulement d’un déficit de publicité. Il s’agit d’un problème de nature du régime. Là où l’État, au lieu de construire une marque nationale, produit sans cesse de la crise politique, le tourisme s’étouffe. La situation actuelle a encore aggravé cette fragilité. En mars 2026, le WTTC a averti que le conflit lié à l’Iran coûtait au secteur du voyage et du tourisme au moins 600 millions de dollars par jour, tandis que l’aggravation des affrontements a conduit à la fermeture d’espaces aériens et a frappé de plein fouet la mobilité régionale.

Dans le domaine du gaz, la comparaison avec le Qatar est peut-être la plus douloureuse de toutes. L’Iran et le Qatar se trouvent sur un champ géant commun, appelé South Pars en Iran et North Field au Qatar. Pourtant, le résultat n’a pas été le même pour les deux pays. En bâtissant un État centré sur l’efficacité économique, en attirant des partenaires étrangers, en concluant des contrats de long terme, en menant une diplomatie moins conflictuelle et en investissant continûment dans le LNG, le Qatar est devenu l’un des plus grands exportateurs de gaz au monde. L’Energy Information Administration des États-Unis a estimé qu’en 2024, le Qatar avait exporté environ 4,4 trillions de pieds cubes de gaz et détenait près de 20 pour cent des exportations mondiales de LNG. Reuters a également rapporté qu’en 2025, le Qatar avait exporté près de 81 millions de tonnes de LNG et qu’avec l’expansion du North Field, il entendait porter sa capacité à 142 millions de tonnes par an d’ici 2030. Cela signifie que le Qatar a converti la richesse du sous-sol en puissance géoéconomique et en influence contractuelle.

L’Iran, malgré ses réserves immenses, n’a pas réussi, sur ce champ commun, à devenir une puissance exportatrice de niveau comparable. La cause n’est pas seulement la sanction, même si celle-ci a joué un rôle majeur. Le problème fondamental est qu’une grande partie du gaz iranien est consommée à l’intérieur du pays, que l’infrastructure mondiale d’exportation de LNG n’a pas été mise en place, que les contrats sont restés instables, et que la politique énergétique a été enfermée dans les subventions massives, le gaspillage, une consommation débridée et une inefficacité structurelle. L’Energy Information Administration précise que l’essentiel de la production gazière iranienne est absorbé par la consommation intérieure et que celle-ci a fortement augmenté au cours de la décennie menant à 2023. L’EIA avait déjà souligné que l’Iran assurait moins de 1 pour cent des exportations mondiales de gaz et ne disposait pas de la capacité d’exporter du LNG vers les marchés mondiaux. Une recherche de l’université Columbia en janvier 2026 rappelle également que même les exportations de gaz iranien vers la Turquie dans le cadre d’un contrat de 9,6 milliards de mètres cubes ont, ces dernières années, été à plusieurs reprises inférieures aux volumes contractuels, affaiblissant la crédibilité de l’Iran comme exportateur. À cela s’ajoutent les données de la Banque mondiale sur le torchage, qui montrent que l’Iran figure encore parmi les plus grands pays brûlant le gaz associé au pétrole dans le monde. Autrement dit, il s’agit d’un pays qui possède du gaz, qui manque de gaz, et qui brûle du gaz. Ce n’est pas seulement une contradiction technique, mais aussi un acte d’accusation contre un système de gouvernance épuisé.

Si l’on veut exprimer cette différence dans le langage de la construction étatique, le Qatar, tout comme les Émirats et la Turquie, a organisé ses ressources naturelles et sa position géographique dans le cadre d’une stratégie nationale, tandis que la République islamique a consommé ses ressources au service de la survie idéologique. Dans l’État moderne, le gaz doit être transformé en chaîne de valeur, en exportation durable, en investissement, en technologie et en fonds souverains. Dans la République islamique, le gaz et le pétrole ont été, bien plus que des instruments de développement, des instruments de survie, de rente, de budgétisation politique et d’alimentation des réseaux du pouvoir. Le résultat est que l’Iran, malgré ses réserves considérables, se trouve confronté à des pénuries d’énergie en hiver, voit ses exportations demeurer incertaines, et ses installations vitales rester vulnérables face aux crises et à la guerre. En avril 2026, le Fonds monétaire international prévoyait pour l’Iran une croissance négative de 6,1 pour cent et une inflation de 68,9 pour cent, tandis que Reuters signalait aussi qu’après les attaques récentes, les exportations pétrochimiques iraniennes avaient été temporairement interrompues. Lorsqu’une économie présente une structure aussi fragile, il devient évident qu’un pays doté d’un tel volume de ressources se retrouve distancé par des concurrents plus petits.

La Corée du Sud offre un autre exemple qui éclaire encore davantage la question. Ce pays ne disposait ni de pétrole, ni de gaz, ni d’un patrimoine touristique comparable à celui de l’Iran, ni d’une position énergétique comme celle du golfe Persique. Mais grâce à une construction étatique développementaliste, à l’investissement dans l’éducation, à une stratégie industrielle, à l’orientation exportatrice, à la technologie et à une articulation intelligente avec le marché mondial, il a atteint une position où son produit intérieur brut s’élève aujourd’hui à environ 1 880 milliards de dollars et son revenu par habitant, en 2024, à environ 36 238 dollars. La même année, selon les données de la Banque mondiale, le revenu par habitant de l’Iran était d’environ 5 190 dollars. Ainsi, un pays bien plus pauvre en ressources naturelles s’est révélé beaucoup plus riche, plus complexe et plus stable que l’Iran, précisément parce qu’au lieu d’ériger un gouvernement doctrinal, il a construit une machine de modernisation nationale. C’est là le point que tant de penseurs du développement, de Max Weber à Douglass North, ont exprimé sous des formes diverses : ce sont les institutions qui déterminent les règles du jeu. Si les règles du jeu sont hostiles au développement, les ressources elles-mêmes se transforment en malédiction.

Le Vietnam apporte lui aussi une leçon importante. Ce pays est sorti d’une guerre dévastatrice et d’un système idéologique militarisé, mais au fil des décennies suivantes, il a progressivement déplacé sa priorité du slogan vers la production. Aujourd’hui, les exportations vietnamiennes de biens et de services circulent à très grande échelle. Les données du WITS rattaché à la Banque mondiale, pour la dernière année disponible, montrent plus de 375 milliards de dollars d’exportations de biens, de services et de revenus primaires, ainsi qu’une progression continue de la capacité exportatrice. Reuters a également rapporté qu’en 2024, les exportations vietnamiennes avaient fortement progressé grâce à l’électronique, aux smartphones, au textile et à l’agriculture, et que l’économie du pays avançait sur la base de l’investissement étranger et de son insertion dans les chaînes mondiales de valeur. Aujourd’hui encore, le Vietnam n’a pas dépassé l’Iran en termes de revenu par habitant, mais dans le sens de sa trajectoire, dans la structure de sa production, dans sa capacité d’exportation industrielle et dans son aptitude à attirer les capitaux étrangers, il présente un modèle bien plus rationnel que celui de la République islamique. C’est là toute la différence entre un État prisonnier d’un passé idéologique et un État pragmatique.

Les Émirats arabes unis doivent eux aussi être ajoutés à cette liste. Ce pays, plus jeune que l’Iran et bien moins peuplé, a pourtant compris clairement comment transformer le pétrole et le gaz en aéroports, ports, compagnies aériennes, zones franches, banques, foires, marque urbaine et tourisme de luxe. Alors même que les statistiques mondiales du tourisme montrent que les Émirats attiraient déjà plusieurs millions de visiteurs même en 2020, Dubaï et Abou Dhabi ont, ces dernières années, acquis une position fondée sur les infrastructures, l’aviation, les services et l’image mondiale, une position dont l’Iran, malgré tous ses atouts civilisationnels, reste privé. La différence essentielle est que les Émirats ont adressé au monde le message « venez investir », alors que la République islamique a le plus souvent envoyé le message « nous sommes en guerre avec l’ordre mondial ».

La question ne se limite donc pas à une comparaison entre l’Iran et quelques autres pays. Elle consiste à comprendre la nature intrinsèquement anti-développement de la République islamique. Ce système, dès l’origine, a été accompagné de plusieurs fautes structurelles dévastatrices. La première a été le remplacement de l’intérêt national par une mission idéologique. La deuxième, la priorité accordée à la sécurité politique du régime au détriment de la sécurité juridique de la société. La troisième, la transformation de l’économie en champ de rente et en espace d’institutions parallèles. La quatrième, une politique extérieure productrice de tensions qui a rendu le pays hautement vulnérable aux sanctions. La cinquième, une méfiance chronique envers la classe moyenne indépendante, les entrepreneurs, l’université, la presse libre et la société civile. La sixième, la répression des modes de vie et des libertés sociales, qui constituent en elles-mêmes une part importante de l’attractivité d’un pays pour les élites, les touristes et les investisseurs. La septième, une corruption structurelle qui a rongé l’efficacité de l’État de l’intérieur. Les rapports de la Banque mondiale sur les effets d’une levée des sanctions montrent que la réduction des obstacles au commerce, à la finance et au transport pourrait apporter à l’économie iranienne des bénéfices de plusieurs milliards de dollars. Cela constitue en soi la preuve de l’ampleur du coût réel que la politique étrangère et la structure hautement exposée aux sanctions de la République islamique ont imposé au développement. Mais la sanction n’était pas seulement une cause extérieure. Elle fut aussi, dans une large mesure, la conséquence du comportement et de la stratégie du régime lui-même. Il s’agit là d’une inférence analytique compatible avec les données relatives au coût des sanctions, aux restrictions commerciales et à l’interruption des liens avec le système financier mondial.

Ce régime a même agi contre lui-même du point de vue de l’investissement. L’investissement étranger ne vient que lorsque les contrats sont respectés, lorsque les institutions militaires et paraétatiques ne projettent pas leur ombre sur l’économie, lorsque les règles du jeu ne changent pas soudainement, et lorsque le risque de confiscation politique ou de sanctions secondaires ne menace pas l’investisseur. Les données de la Banque mondiale sur l’Iran montrent que les flux d’investissement direct étranger y ont été faibles et erratiques au regard des capacités du pays. Cette pauvreté de l’investissement ne signifie pas seulement un manque d’argent, mais aussi un retard technologique, managérial, relationnel et industriel. Un pays qui est peu sûr pour le capital étranger finit aussi par devenir peu sûr pour ses propres élites. Le résultat en est la fuite des capitaux et la fuite des cerveaux. Dans un tel environnement, ni l’industrie touristique ne décolle, ni le gaz ne devient richesse durable, ni de puissantes entreprises nationales d’échelle mondiale ne naissent.

Par ailleurs, la République islamique a constamment tenté de masquer ses faiblesses structurelles par la fabrication d’ennemis, le slogan et la mythologie révolutionnaire. Mais le développement ne progresse pas à coups de rhétorique. Le peuple iranien a payé à plusieurs reprises le prix de cette politique, depuis la guerre, les sanctions et l’inflation jusqu’à l’effondrement de la valeur de la monnaie nationale, à la destruction de la confiance publique et à l’émigration massive. Les rapports officiels et internationaux montrent aujourd’hui qu’en 2026, l’Iran se trouve confronté à une sévère récession, à une inflation très élevée, à la poursuite de la crise des droits humains et à une extrême vulnérabilité économique. Le Fonds monétaire international, les institutions de défense des droits humains et les grands médias internationaux parlent tous d’une combinaison qui est toxique pour tout pays aspirant au développement : inflation élevée, croissance négative, répression, tensions régionales et perturbations des exportations. Cette situation n’est pas le résultat d’un accident de court terme. Elle est le produit de l’accumulation des erreurs d’un ordre politique.

En réalité, la question centrale n’est pas simplement le nom du régime, mais sa qualité et sa structure. L’expérience de l’Iran au cours du siècle dernier a montré que chaque fois que le pays s’est orienté vers un État national, vers la modernisation, la construction institutionnelle, l’éducation, la sécularisation et la concentration sur l’intérêt iranien, les conditions d’un bond en avant et du progrès ont émergé. À l’inverse, chaque fois qu’un pouvoir idéologique, sectaire ou fondé sur la domination absolue s’est imposé au pays, l’Iran a sombré dans l’érosion, le retard et la crise.

Mais l’un des plus grands dangers après la transition hors de la République islamique pourrait être que la société retombe dans le piège des choix émotionnels, publicitaires ou centrés sur des figures individuelles. L’expérience de 1979 a montré que lorsqu’une nation décide sans connaissance précise de la structure du pouvoir, de la Constitution, des droits des citoyens et des mécanismes de contrôle du gouvernement, elle peut payer ce prix pendant des décennies. À cette époque, une grande partie de la société, au lieu d’examiner avec précision le modèle de gouvernement à venir, s’est davantage concentrée sur le rejet du régime précédent, et l’on a cru que toute force opposée au système en place était nécessairement meilleure. Le résultat fut l’installation d’un régime idéologique et religieux qui n’était ni responsable devant le peuple, ni limité par la loi, ni contrôlable par la société.

Pour éviter que cette erreur ne se répète, il faut d’abord enseigner au peuple qu’un type de régime n’est pas seulement un nom ou une appellation. Plus important que le nom du régime est sa structure. Une république peut être démocratique, libre et réussie, tout comme une république peut être autoritaire et catastrophique. Il en va de même pour tout autre modèle de gouvernement, dont la réussite ou l’échec dépendra du degré de respect de la loi, de la liberté et du contrôle public. Le peuple doit donc comprendre que l’enjeu principal n’est pas simplement de choisir entre des noms, mais de savoir si le futur pouvoir sera limité par la loi ou non, si le pouvoir pourra être contrôlé ou non, s’il sera possible de révoquer les responsables ou non, et si les droits du peuple seront reconnus comme supérieurs à ceux du gouvernement ou non.

Pour que le peuple fasse un choix juste, une vaste éducation publique sur les concepts de gouvernance et de démocratie doit commencer dès l’ouverture de la période de transition. La société doit savoir ce qu’est une Constitution, pourquoi la séparation des pouvoirs est importante, quel est le rôle du Parlement, pourquoi l’indépendance du pouvoir judiciaire est vitale, quel rôle la presse libre joue dans la limitation de la corruption, et pourquoi l’existence de partis et d’élections libres est nécessaire. Si cette éducation n’a pas lieu, la société risque à nouveau de tomber sous l’emprise de slogans simples, de dirigeants charismatiques, de promesses émotionnelles et de prétentions salvatrices.

L’un des points les plus importants à expliquer au peuple est la différence entre un gouvernement fondé sur la personne et un gouvernement fondé sur les institutions. Un pays ne peut réussir que si la loi et les institutions y comptent davantage que les individus. Les citoyens doivent comprendre qu’aucune personne, même populaire et nationale, ne doit être placée au-dessus de la loi. Si l’avenir de l’Iran est à nouveau construit sur la sacralisation d’un individu, d’un chef, d’un religieux, d’un commandant ou même d’un parti, le risque de reproduction de l’autoritarisme sera très élevé. Il faut ancrer ce principe selon lequel un bon gouvernement est un gouvernement dont le système ne s’effondre pas avec la disparition d’un seul homme.

Il faut également sensibiliser le peuple au danger des gouvernements idéologiques. L’expérience de la République islamique a montré que lorsqu’un gouvernement se considère comme détenteur de la vérité absolue, il cesse de voir ses opposants comme des citoyens et les présente comme des ennemis, des traîtres ou des agents de l’étranger. Cette question ne concerne pas seulement la religion. Toute idéologie extrémiste, qu’elle soit religieuse, ethnique, d’extrême gauche ou d’extrême droite, dès lors qu’elle se considère au-dessus de la loi, peut conduire à la répression et à la violence. Le peuple doit savoir que le régime à venir doit être fondé sur les droits des citoyens, l’égalité, la liberté d’expression, le sécularisme et le principe de neutralité de l’État à l’égard de la religion et des convictions.

Un autre point essentiel concerne l’éducation économique et le rapport entre économie et type de gouvernement. Les citoyens doivent comprendre qu’un bon gouvernement n’est pas seulement celui qui prononce des slogans nationaux ou libertaires. Un bon gouvernement doit être capable d’administrer l’économie, d’attirer les capitaux, de réduire la corruption, de contrôler l’inflation, de créer de l’emploi et de bâtir des infrastructures. Si la société se contente d’écouter les slogans politiques sans examiner le programme économique, elle risque à nouveau de tomber dans le piège de gouvernements qui obtiennent des voix par de belles paroles mais appauvrissent le pays dans les faits.

Il est également nécessaire que les médias, les universités, les groupes civiques, les intellectuels, les journalistes et les forces politiques, au lieu de promouvoir aveuglément un modèle donné, aident le peuple à apprendre les critères d’évaluation d’un régime. Les citoyens doivent pouvoir demander à chaque courant politique comment sa Constitution proposée limite le pouvoir, comment le peuple pourra révoquer un gouvernement corrompu, si la presse sera libre, si les femmes, les minorités, les opposants politiques et les dissidents bénéficieront de droits égaux, si l’armée et les forces de sécurité seront placées sous l’autorité d’un gouvernement élu par le peuple, si la religion sera séparée de l’État, et si l’économie future sera libre et concurrentielle ou si de nouveaux monopoles rentiers se reconstitueront.

En définitive, la meilleure aide que l’on puisse apporter au peuple pour qu’il fasse le bon choix consiste à créer un espace libre de débat et de comparaison. Il faut permettre que différents modèles de régime, différentes Constitutions, différentes expériences étrangères, ainsi que les avantages et les inconvénients de chacun, soient examinés avec transparence. Plus une société est consciente, instruite et libre, plus la probabilité d’un choix juste augmente. Le danger principal ne réside pas dans le nom que le peuple choisira pour le futur régime, mais dans le risque qu’il remette une nouvelle fois le pouvoir, sans connaissance, sans conscience et sous l’effet de la colère ou de l’émotion, à des forces qu’il ne pourrait plus ensuite contrôler.

C’est pour cette raison que la reconstruction de l’Iran de demain exige un pacte national. L’Iran doit décider de ne plus être ni le champ d’exportation d’une idéologie, ni l’instrument de rivalités sectaires, ni l’otage de gouvernements doctrinaires. L’Iran doit redevenir un pays où l’intérêt national, la liberté, le bien-être, le développement, la loi et la dignité humaine occupent le centre. Les réserves énergétiques de l’Iran existent toujours, sa position de transit demeure exceptionnelle, son patrimoine historique et culturel peut encore faire naître une immense industrie touristique, et sa population instruite conserve toujours la capacité de moderniser le pays. Ce qui a manqué, c’est un État compétent, national et responsable. Si ce maillon manquant est rétabli, l’Iran pourra non seulement se rapprocher du niveau de nombreux pays de la région, mais dans plusieurs domaines les dépasser.

En conclusion, si l’Iran, après 1979, n’a pas progressé comme certains pays réussis de la région et du monde, c’est parce que le régime en place a produit, au lieu de la sécurité, de la liberté, de l’investissement, de la construction institutionnelle et du développement, de la crise, du contrôle, de la corruption et de la tension. La République islamique n’a pas seulement échoué dans l’administration du pays, elle était, dans son principe même, incompatible avec la logique du développement national. Et c’est précisément pour cette raison que la transition hors de ce régime n’est pas une simple alternance politique, mais la condition de la renaissance de l’Iran. Les conditions pour que cette erreur ne se répète pas sont claires : un État séculier, une Constitution démocratique, des institutions de limitation du pouvoir, une économie concurrentielle, une politique étrangère fondée sur l’intérêt national, la préservation de l’intégrité territoriale de l’Iran, et le retour inconditionnel de l’État au service de la nation iranienne. Ce n’est qu’à cette condition que l’Iran pourra passer du statut de pays enfermé dans le regret à celui d’un pays redevenu capable d’inspirer sa région.

Vive l’Iran


Ehsan Tarinia – Luxembourg
Écrit le 23 avril 2026