L’Iran pris en otage entre deux guerres : la guerre extérieure de la République islamique et la guerre intérieure contre la nation

Dans l’analyse de la situation actuelle de l’Iran, si l’on dépasse le niveau des récits médiatiques et des descriptions quotidiennes pour s’approcher d’un cadre théorique cohérent, on se trouve confronté à un phénomène que l’on peut qualifier de « systématisation de la crise » au sein de la structure du pouvoir. Dans un tel cadre, la crise n’est plus une situation exceptionnelle, mais devient une règle durable dans la logique de gouvernance. Au cours des quatre dernières décennies, la République islamique a progressivement élaboré un modèle de survie dans lequel sa continuité ne repose pas sur la résolution des conflits, mais sur la reproduction simultanée de deux niveaux de tension : une tension extérieure comme instrument de négociation et une tension intérieure comme mécanisme de contrôle social.

Cette dualité place l’Iran dans une situation que l’on peut désigner comme une « prise d’otage structurelle ». Dans cet état, la société paie le prix, mais demeure absente du processus décisionnel. Pour comprendre ce phénomène, il est nécessaire d’analyser à la fois la structure politique du pouvoir et les couches plus profondes de la psychologie politique qui façonnent le comportement de cette structure.

L’économie politique de la crise et la logique de la suspension permanente

Dans les théories modernes de la science politique, le concept d’« économie politique de la crise » désigne une situation dans laquelle la crise fonctionne non pas comme une perturbation, mais comme une source de production de pouvoir. La République islamique constitue un exemple classique de ce modèle. Des dossiers tels que le programme nucléaire, les politiques régionales et les tensions géopolitiques sont délibérément maintenus dans un état « semi-résolu ». Cet état se situe entre guerre et paix : ni suffisamment apaisé pour permettre une normalisation des relations, ni suffisamment critique pour conduire à un effondrement total.

Cette logique de suspension correspond, dans la théorie des jeux, à des concepts tels que « l’équilibre dans l’instabilité ». Le système politique, en maintenant cet équilibre fragile, cherche à rester dans une position lui permettant de tirer profit des deux faces de la crise. D’une part, la pression extérieure sert de justification aux défaillances internes, et d’autre part, la possibilité de négociation est préservée comme instrument d’obtention de concessions au niveau international.

Cependant, ce qui est souvent négligé dans cette analyse, ce sont les coûts psychologiques et sociaux d’une telle situation. Une société plongée en permanence dans l’incertitude subit progressivement une érosion psychique. L’insécurité économique, l’instabilité sociale et l’absence de perspectives claires génèrent une forme de « fatigue collective » qui, dans la littérature de la psychologie sociale, est identifiée comme un facteur d’affaiblissement du capital social.

La répression comme langage du pouvoir : de la discipline à la mise en scène de la violence

Au niveau interne, le complément de cette crise extérieure réside dans les mécanismes de répression. Mais ici, la répression ne se limite pas à un contrôle physique ; elle constitue un « langage », un mode par lequel le pouvoir s’adresse à la société. Dans ce cadre, les sanctions sévères, notamment les exécutions, acquièrent une fonction dépassant l’application du droit pour devenir un instrument de transmission de messages.

Michel Foucault souligne, dans son analyse du pouvoir, que dans les systèmes modernes, les sanctions se déplacent du corps vers l’esprit. Toutefois, dans les régimes autoritaires, cette transition demeure incomplète et la mise en scène de la violence conserve un rôle central. L’exécution devient alors non seulement un outil juridique, mais aussi une démonstration publique de l’autorité. Son objectif est de produire un « effet dissuasif psychologique » en augmentant le coût de l’action politique dans l’esprit de la société.

Néanmoins, les recherches en psychologie politique montrent que l’effet de la peur n’est ni linéaire ni durable. À court terme, la peur peut engendrer l’inertie, mais à long terme, elle se transforme en colère accumulée. C’est ce phénomène que Hannah Arendt décrit comme des « explosions soudaines dans les sociétés réprimées ». Lorsque la distance entre l’État et la société atteint un niveau critique, le contrôle fondé sur la peur perd son efficacité.

L’angoisse de survie et la psychologie du pouvoir

L’un des concepts clés pour comprendre le comportement de la République islamique est celui d’« angoisse de survie ». En psychologie politique, ce terme désigne un état dans lequel une structure de pouvoir, en raison de l’absence de légitimité durable, se trouve en permanence dans une posture défensive. Cette angoisse se manifeste par des comportements contradictoires : d’un côté, une démonstration de force, et de l’autre, des réactions excessives, parfois irrationnelles, face à des menaces mineures.

Erich Fromm observe que les systèmes autoritaires, pour compenser leur insécurité interne, recourent à un contrôle externe croissant. Ce contrôle s’étend progressivement au-delà de la sphère politique pour englober les domaines culturel, social et même privé de la vie.

En Iran, ce schéma est clairement observable. Toute forme de mécontentement, même à un niveau individuel ou culturel, est rapidement définie comme une menace sécuritaire. Cette perception transforme la société en un « champ sécuritaire » dans lequel la confiance cède la place à la surveillance. Ce processus conduit paradoxalement à une augmentation de l’instabilité : plus le contrôle s’intensifie, plus la distance psychologique entre l’État et la société s’approfondit.

L’ingénierie de la peur et l’érosion de son efficacité

L’un des instruments majeurs de ce dispositif est ce que l’on peut appeler « l’ingénierie de la peur ». Les transferts de détenus, le durcissement des peines et la dégradation des conditions de détention font partie de cette stratégie. L’objectif est de construire une image d’un pouvoir sans limites, capable d’augmenter le coût psychologique de toute forme de résistance.

Toutefois, l’expérience des dernières années montre que cette stratégie fait face à des défis sérieux. La nouvelle génération, en raison de ses expériences vécues et de son accès élargi à l’information, entretient une relation différente avec la peur. Ce qui, par le passé, conduisait à la passivité, peut aujourd’hui engendrer une plus grande prise de risque. Cette évolution révèle une transformation profonde de la psychologie collective de la société iranienne.

L’impasse des négociations et l’érosion économique

Sur le plan externe, la situation de la République islamique peut être décrite comme une « impasse contrôlée ». Les négociations se poursuivent sans produire de résultats tangibles. Si cette situation présente des avantages pour la structure du pouvoir, elle impose des coûts considérables à la société.

Une économie maintenue dans un état de suspension est incapable d’attirer les investissements. L’instabilité accroît le risque, ce qui freine la croissance économique. Cette situation conduit à une « pauvreté structurelle », non pas due à un manque de ressources, mais à une incapacité à les gérer efficacement. Dans ce contexte, la migration devient une option majeure pour différentes couches de la société, entraînant une « fuite des cerveaux » et un affaiblissement accru des structures internes.

Le silence de l’Europe et la crise morale de la politique internationale

Dans ce contexte, le comportement de l’Europe mérite également une attention particulière. L’écart entre les discours sur les droits de l’homme et les pratiques concrètes révèle une « crise morale » dans la politique étrangère européenne. Les réactions se limitent essentiellement à des déclarations diplomatiques, sans actions significatives pour modifier la situation.

Du point de vue du réalisme politique, cette attitude est prévisible : les États agissent en fonction de leurs intérêts. Cependant, cette réalité n’atténue pas la dimension éthique du problème. Le silence ou l’inaction face à des violations massives des droits humains contribue, de facto, à leur perpétuation. Pour la République islamique, le message est clair : le coût de la répression interne n’est pas déterminant dans les équations internationales.

La peur du peuple : le noyau dur du comportement politique

En définitive, la clé de compréhension du comportement de la République islamique réside peut-être dans la notion de « peur du peuple ». Cette peur n’est pas un sentiment passager, mais une caractéristique structurelle. Un système qui a perdu sa légitimité est contraint de percevoir la société comme une menace permanente.

Cette perception engendre un cercle vicieux. Plus la peur s’intensifie, plus la répression s’accroît, et plus la répression s’accroît, plus la défiance s’approfondit. Ce cycle conduit, à terme, à un point où la fracture entre l’État et la société devient irréparable.

La société à l’aube d’une transformation

Face à cette structure, la société iranienne traverse une transformation profonde. Les changements générationnels, l’expansion des communications et les expériences protestataires partagées ont affaibli les modèles traditionnels de contrôle. La confiance envers les institutions officielles a diminué, tandis qu’une nouvelle forme de conscience collective émerge.

Cette situation peut être qualifiée de « phase de transition » : un moment où l’ordre ancien perd son efficacité sans que le nouvel ordre ne soit encore stabilisé. Cette période est porteuse à la fois d’opportunités et de risques : opportunité de redéfinir la relation entre l’État et la société, et risque de dérives imprévisibles.

Perspective : dépasser la logique de la crise

En définitive, ce qui déterminera le destin de l’Iran ne sera pas la perpétuation de ce cycle de crise, mais la capacité à le dépasser. Ce dépassement implique une transformation de la logique de gouvernance, où le pouvoir cesse d’être un instrument de contrôle pour devenir un instrument de service.

Une telle transformation ne peut être durable que si elle repose sur des principes tels que l’État de droit, la responsabilité des institutions et la participation réelle de la société. Sur le plan international, le passage de l’Iran d’un acteur générateur de crises à un acteur équilibré constitue une condition préalable au développement durable.

En fin de compte, sortir de la logique de la crise n’est pas un événement ponctuel, mais un processus. Un processus dans lequel la société se libère progressivement de sa position passive pour devenir une force déterminante dans son propre destin. Ce qui rend ce chemin possible n’est pas seulement l’affaiblissement de la structure existante, mais l’émergence graduelle d’un ordre fondé sur la volonté générale et la limitation du pouvoir par le droit.

C’est dans cet horizon que l’Iran peut passer d’une condition de prise en otage entre deux guerres à la reconstruction d’une vie politique équilibrée et durable.

Vive l’Iran


Ehsan Tarinia – Luxembourg
Écrit le 28 avril 2026