Quand la peur meurt : pourquoi une partie des Iraniens garde espoir au cœur de la crise

Au cours de l’une des nuits les plus tendues de ces derniers mois, alors que les informations concernant des frappes contre des centres affiliés aux Gardiens de la Révolution et l’escalade des tensions entre la République islamique et Israël circulaient massivement sur les réseaux sociaux, une courte phrase fut publiée parmi des milliers de réactions. Peut-être expliquait-elle mieux que des centaines d’analyses politiques l’état psychologique d’une partie de la société iranienne. Une mère originaire de Kermanshah écrivait : « Je n’ai pas peur de la guerre. Cela fait quarante ans que j’ai peur de votre paix. »

Cette phrase résume peut-être avec une remarquable concision une réalité que de nombreux observateurs étrangers peinent encore à comprendre. Ils s’interrogent avec étonnement : comment un peuple vivant dans un pays menacé par une éventuelle confrontation militaire peut-il manifester, non pas de la peur et de l’angoisse, mais des signes d’espérance et d’attente ?

La réponse à cette question ne se trouve ni dans les centres d’analyse de Washington, ni dans les états-majors militaires de Tel-Aviv ou de Téhéran. Elle réside dans les profondeurs psychologiques d’une société blessée qui vit depuis plus de quatre décennies dans un état permanent d’usure, de désillusion, de colère et d’attente.

L’erreur de nombreux analystes étrangers consiste encore à confondre l’Iran avec la République islamique. Cette confusion s’est répétée à maintes reprises au cours de l’histoire contemporaine du pays. Ils voient les missiles, les défilés militaires, les discours officiels et les structures sécuritaires, mais ils ne perçoivent pas ce qui se passe dans les couches profondes de la société. Ils observent l’édifice du pouvoir sans voir l’érosion progressive de sa légitimité.

De la même manière que, dans les dernières années de l’Union soviétique, de nombreux experts occidentaux comptabilisaient les chars de l’Armée rouge sans comprendre que le véritable pilier du système n’était pas son arsenal nucléaire mais la croyance des citoyens en sa pérennité, croyance qui avait disparu bien avant l’effondrement officiel du régime.

Pour comprendre la réaction actuelle des Iraniens, il faut remonter en arrière. Non pas de quelques mois ou de quelques années, mais de plusieurs décennies. Il faut se mettre à la place d’une génération qui a grandi avec des mots tels que rationnement, sanctions, crise, inflation, restrictions, répression, émigration et désespoir. Une génération à laquelle on a promis à maintes reprises des améliorations, mais qui s’est retrouvée chaque fois face à un horizon plus sombre.

Une génération dont les pères racontaient les rêves de développement d’avant la révolution, dont les mères évoquaient les espoirs brisés, et qui, arrivée à l’âge adulte, a compris que l’écart entre ce que l’Iran pourrait être et ce qu’il est réellement ne cessait de se creuser.

En psychologie sociale, il existe un concept appelé « privation relative ». Les peuples ne se mettent pas en colère parce qu’ils ne possèdent rien, mais parce qu’ils ont le sentiment de recevoir beaucoup moins que ce qu’ils estiment mériter. La souffrance fondamentale de la société iranienne aujourd’hui n’est pas seulement la pauvreté matérielle ; elle réside dans le sentiment d’avoir perdu des opportunités historiques.

Le sentiment qu’un pays doté d’un tel potentiel humain, de richesses naturelles considérables, d’une position géopolitique stratégique et d’un héritage civilisationnel exceptionnel aurait pu occuper une place tout à fait différente dans le monde.

Depuis les mouvements de protestation des dernières années jusqu’à aujourd’hui, ce sentiment s’est intensifié de manière sans précédent. La crise énergétique, les coupures d’électricité à grande échelle, la dépréciation continue de la monnaie nationale, l’augmentation des mécontentements sociaux, le durcissement de la pression sécuritaire, les restrictions d’Internet et l’aggravation des tensions régionales se sont progressivement combinés comme les maillons d’une même chaîne.

Ils ont conduit la société vers une question fondamentale : cette trajectoire peut-elle continuer indéfiniment ?

Cette interrogation semble politique en apparence, mais elle est profondément psychologique. Les individus comme les sociétés atteignent un point de rupture lorsqu’ils ne sont plus capables d’imaginer l’avenir comme le prolongement du présent. Lorsqu’une personne ou un peuple en vient à croire que demain ne sera rien d’autre qu’une répétition d’aujourd’hui, naît alors le désir de rompre avec l’ordre établi, même si le chemin à suivre demeure incertain.

Erich Fromm écrivait que l’être humain est parfois prêt à s’avancer vers un inconnu dangereux simplement parce que rester dans sa situation actuelle lui est devenu insupportable. Cette réflexion constitue peut-être l’une des descriptions les plus justes de la psychologie collective d’une partie de la société iranienne.

Ce qui pousse aujourd’hui de nombreux Iraniens à espérer le changement n’est pas un amour de la guerre. Peu de peuples connaissent aussi bien que les Iraniens le coût humain et matériel des conflits armés. Le souvenir des huit années de guerre entre l’Iran et l’Irak demeure vivant dans la mémoire familiale de millions de personnes.

Cependant, pour une partie importante de la population, la situation actuelle s’est transformée en une forme de guerre d’usure permanente ; une guerre silencieuse qui consume chaque jour une part de l’espoir, de la sécurité, du bien-être et de l’avenir collectif.

Dans ce contexte, on peut observer l’une des transformations psychologiques les plus importantes de la société iranienne. Un phénomène qui n’apparaît dans aucune statistique officielle, aucun rapport sécuritaire ou indicateur économique, mais dont l’impact est peut-être supérieur à celui de nombreux paramètres objectifs.

On pourrait l’appeler « la mort progressive de la peur ».

Tous les systèmes politiques, quelle que soit leur nature idéologique ou juridique, reposent finalement sur un équilibre entre légitimité et peur. Lorsque la légitimité s’affaiblit, la peur devient un instrument plus important de maintien de l’ordre. Mais lorsque la peur elle-même commence à s’éroder, le pouvoir entre dans une phase que l’histoire a déjà connue à maintes reprises.

De nombreux chercheurs spécialisés dans l’étude des régimes autoritaires estiment que le moment décisif n’est pas celui où l’opposition devient forte, mais celui où les dirigeants ne parviennent plus à reproduire le même niveau de crainte dans l’esprit de la population.

Si l’on compare l’Iran de 2026 à celui d’il y a dix ou même cinq ans, la première différence n’apparaît ni dans les rues, ni dans l’économie, ni dans la politique étrangère, mais dans le langage des citoyens.

Il suffit d’écouter les conversations quotidiennes dans les taxis, les magasins, les universités, les cafés ou sur les réseaux sociaux. Le ton a changé. De nombreux sujets qui constituaient autrefois des tabous difficiles à évoquer sont désormais abordés ouvertement. Cette transformation du langage révèle une transformation plus profonde de la psychologie collective.

Milan Kundera écrivait que la lutte de l’homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre l’oubli. Dans l’Iran d’aujourd’hui, cette formule pourrait être reformulée : la lutte de la société contre la peur est devenue la lutte de l’espoir contre l’habitude.

Car le plus grand succès d’un système politique durable consiste à habituer les citoyens à l’ordre existant. Lorsque la société cesse de considérer cet ordre comme naturel ou inévitable, elle accomplit déjà le premier pas vers le changement, même si elle ne possède pas encore les moyens de le réaliser.

Pour comprendre cette situation, il faut souligner un point essentiel. Les analyses conventionnelles supposent souvent que l’espoir naît de l’amélioration des conditions. Pourtant, la psychologie politique montre que l’espoir peut parfois apparaître précisément lorsque le désespoir atteint son point culminant.

Cette idée apparaît clairement dans l’œuvre de Viktor Frankl. Survivant des camps de concentration nazis, il observa que les êtres humains ne résistent pas parce que les circonstances sont favorables, mais parce qu’ils parviennent à donner un sens à leur souffrance.

De ce point de vue, de nombreux Iraniens perçoivent les événements régionaux non seulement comme une succession d’épisodes militaires, mais comme les éléments d’un récit plus vaste susceptible de conduire à une transformation structurelle future. Que cette perception soit juste ou non n’est pas la question essentielle. Ce qui importe est qu’elle existe réellement dans l’esprit d’une partie de la population.

Par ailleurs, il serait imprudent de sous-estimer le rôle de la mémoire historique des Iraniens. L’Iran fait partie des rares nations dont la mémoire collective ne s’inscrit pas sur quelques siècles mais sur plusieurs millénaires.

Dans de nombreux pays, l’identité nationale est intimement liée à l’État. En Iran, les États se sont succédé tandis que l’idée d’Iran a survécu. De la chute des Achéménides à celle des Sassanides, des conquêtes arabes aux invasions mongoles, des guerres contre l’Empire ottoman jusqu’à l’occupation alliée durant la Seconde Guerre mondiale, les structures politiques ont changé à plusieurs reprises tandis que la continuité civilisationnelle de l’Iran persistait.

C’est sans doute pour cette raison que de nombreux Iraniens distinguent instinctivement le destin du pays de celui du régime qui le gouverne. Dans leur esprit, l’Iran représente une réalité historique, culturelle et civilisationnelle durable, alors que les gouvernements ne sont que des constructions temporaires appelées à disparaître tôt ou tard.

Cette caractéristique historique conduit une partie de la population à interpréter les crises actuelles dans une perspective beaucoup plus large qu’un simple événement conjoncturel. Pour eux, la question essentielle n’est pas un affrontement militaire particulier mais la possibilité que ces événements modifient une trajectoire qui dure depuis des années.

C’est pourquoi la réaction d’une partie de la société iranienne ne peut être expliquée à travers les catégories classiques du nationalisme étatique. Beaucoup ne se réjouissent pas d’une intervention extérieure, mais considèrent néanmoins que la source principale des difficultés actuelles se trouve à l’intérieur des structures du pouvoir davantage qu’à l’extérieur des frontières.

Il convient également d’évoquer le rôle de la jeune génération. Peut-être est-elle la génération la plus connectée au monde extérieur de toute l’histoire contemporaine de l’Iran. Les générations précédentes, même lorsqu’elles étaient mécontentes, ne disposaient pas de possibilités permanentes de comparaison avec d’autres sociétés.

Le jeune Iranien d’aujourd’hui observe quotidiennement les universités du monde, les marchés du travail internationaux, les niveaux de prospérité d’autres pays, les libertés civiles existantes ailleurs et, surtout, constate que de nombreux États qui étaient autrefois moins avancés que l’Iran occupent désormais une position plus favorable.

Cette comparaison permanente a profondément modifié sa vision du monde. Pour lui, la question n’est plus seulement celle de la survie. Elle concerne la qualité de vie, les opportunités, l’avenir et la possibilité de réaliser son potentiel personnel.

Dans un tel contexte, la colère sociale acquiert également une signification nouvelle. Sigmund Freud estimait que les émotions refoulées ne disparaissent jamais réellement. Elles s’accumulent dans les profondeurs de la psyché avant de réapparaître lorsque les circonstances le permettent.

Au cours des quatre dernières décennies, la société iranienne a accumulé une immense réserve de frustrations : colère face à la corruption, sentiment d’injustice, désillusion devant les promesses non tenues, difficultés économiques, restrictions sociales et opportunités perdues.

Cette colère s’est progressivement transformée en une énergie psychologique collective cherchant constamment une voie d’expression ou de transformation.

C’est précisément à ce niveau que de nombreux observateurs étrangers commettent une erreur d’interprétation. Ils confondent parfois les réactions d’une partie de la population avec une adhésion à la guerre. Or, d’un point de vue psychologique, le sujet n’est pas la guerre elle-même. Il s’agit plutôt de l’espoir de voir s’achever un cycle historique qui dure depuis longtemps.

Lorsque de nombreux Iraniens regardent les développements régionaux, ils pensent moins aux missiles et aux avions de combat qu’à l’avenir qui pourrait émerger après la crise. Dans leur imagination, ce n’est pas le champ de bataille qui occupe la première place, mais le lendemain de celui-ci.

C’est précisément là que les analyses purement militaires échouent à comprendre la réalité iranienne. Car ce qui se déroule aujourd’hui en Iran est avant tout une transformation de l’imaginaire collectif.

La manière dont la société envisage l’avenir est en train de changer. Une société qui considérait autrefois l’avenir comme le prolongement naturel du passé commence désormais à envisager la possibilité d’une rupture avec cette trajectoire.

Cette rupture ne se produira peut-être jamais. Elle prendra peut-être une forme totalement différente de celle que l’on imagine aujourd’hui. Mais le simple fait qu’elle soit devenue concevable constitue déjà l’une des transformations psychologiques les plus importantes de l’Iran contemporain.

L’histoire montre que toutes les révolutions, toutes les transitions politiques et toutes les grandes mutations commencent dans l’esprit des peuples avant de se manifester dans les rues.

Lorsque la société cesse de considérer l’ordre existant comme le seul ordre possible, un processus se met en marche. Il peut durer des années, mais il devient extrêmement difficile à arrêter.

Ce que l’on observe aujourd’hui dans différentes couches de la société iranienne est avant tout le signe d’une telle évolution. Une transformation qui n’a peut-être pas encore trouvé sa traduction dans des institutions politiques ou des mouvements organisés, mais qui est déjà clairement perceptible sur les plans psychologique et culturel.

Et c’est peut-être là le véritable secret de l’espoir que l’on perçoit aujourd’hui chez une partie des Iraniens : un espoir qui ne naît pas d’un désir de guerre, mais de la conviction qu’aucun hiver, aussi long soit-il, n’est éternel.

Vive l’Iran.


Ehsan Tarinia – Luxembourg
Écrit le 12 juin 2026