
Lorsque le philosophe italien Antonio Gramsci développait le concept d’« hégémonie culturelle », il expliquait que les gouvernements ne règnent pas uniquement par la police, les prisons ou l’armée. Un pouvoir durable se construit lorsque les citoyens acceptent, consciemment ou inconsciemment, le récit officiel du pouvoir. Dans le monde contemporain, le sport constitue l’un des instruments les plus efficaces de production de cette hégémonie.
Dans cette perspective, le football en République islamique d’Iran ne peut être considéré comme un simple sport. Dans l’Iran d’aujourd’hui, le football fait partie intégrante du mécanisme de reproduction de la légitimité politique. Le stade n’est plus seulement un lieu où s’affrontent onze joueurs ; il devient une scène destinée à reconstruire l’image d’un régime confronté à l’une des plus profondes crises de légitimité de son histoire.
Au cours des dernières décennies, la République islamique a constamment tenté d’établir une équivalence entre trois notions pourtant distinctes : l’Iran, la nation iranienne et la République islamique. Chaque réussite scientifique, culturelle ou sportive est présentée comme un succès du régime, tandis que toute critique du pouvoir est assimilée à une attaque contre l’Iran lui-même. C’est précisément ce que le sociologue français Pierre Bourdieu qualifie d’« appropriation du capital symbolique ». Le pouvoir politique cherche à transformer en source de légitimité des accomplissements qui appartiennent en réalité à la société tout entière.
Dans ce cadre, l’équipe nationale de football de la République islamique devient un outil de propagande. Chaque but, chaque victoire et chaque qualification sont immédiatement interprétés par les médias officiels comme une preuve de l’efficacité du système politique. Le joueur n’est plus simplement un sportif. Il devient le porteur d’un message politique, même lorsqu’il ne l’a jamais souhaité.
Cependant, la question devient plus complexe lorsque certains joueurs dépassent le simple statut de victimes ou d’instruments du système pour devenir des acteurs actifs dans la reproduction du récit officiel.
Après le mouvement « Femme, Vie, Liberté » et les mobilisations du Lion et Soleil au cours des derniers mois, la société iranienne est entrée dans une nouvelle phase de son histoire contemporaine. Des millions d’Iraniens ont été témoins de la mort de leurs compatriotes, de l’emprisonnement de manifestants, des exécutions d’opposants politiques et d’une répression massive de la société civile. Dans un tel contexte, beaucoup s’attendaient à ce que les figures sportives les plus connues expriment au minimum une forme de solidarité morale avec la population.
Or, une partie des joueurs ne s’est pas limitée au silence. Dans certains cas, leurs comportements ont été interprétés par l’opinion publique comme une forme de proximité avec les structures du pouvoir.
L’un des exemples les plus controversés de ces derniers temps concerne l’attitude de Mohammad Mohebi après avoir marqué lors d’une rencontre internationale.
Son geste de la main, que de nombreux spectateurs ont interprété comme une imitation d’un tir d’arme à feu, a suscité une vague importante de critiques parmi les opposants à la République islamique. De nombreux utilisateurs des réseaux sociaux y ont vu un rappel symbolique de la répression exercée contre les manifestants lors des mouvements de protestation des dernières années.
Du point de vue de la psychologie sociale, l’importance de cet épisode ne réside pas uniquement dans le geste lui-même, mais dans la signification que la société lui attribue. Maurice Halbwachs, à travers sa théorie de la « mémoire collective », explique que les sociétés conservent les événements traumatiques dans une mémoire partagée. Tout symbole susceptible de raviver ces souvenirs peut alors provoquer des réactions émotionnelles particulièrement fortes.
Pour une partie de la société iranienne, qui garde en mémoire les victimes des manifestations réprimées, toute référence symbolique à la violence d’État acquiert une charge émotionnelle considérable. C’est pourquoi, même si l’intention du joueur était différente, l’ampleur des réactions négatives demeure compréhensible.
Plus fondamentalement encore, Mohammad Mohebi ne se trouvait pas seulement face à un match de football. Il faisait face à une société qui porte toujours les blessures profondes d’une crise politique et sociale non résolue.
La psychologie politique décrit un phénomène appelé « identification au pouvoir ». Dans son ouvrage célèbre Escape from Freedom, Erich Fromm explique que de nombreux individus vivant dans des structures autoritaires cherchent à réduire leur anxiété et à préserver leur sécurité psychologique en s’alignant sur le pouvoir plutôt qu’en lui résistant. Progressivement, ils intériorisent les valeurs de l’autorité et passent du statut de critiques à celui de défenseurs de l’ordre établi.
Ce modèle peut également être observé dans le comportement d’une partie des élites sportives iraniennes. Le silence face à la répression, la participation à des cérémonies de propagande, la répétition des récits officiels et l’indifférence à la souffrance de la société ne constituent pas uniquement des choix individuels. Ces comportements s’inscrivent dans un processus de transformation de ces personnalités en acteurs contribuant à la légitimation du système politique.
Du point de vue de la sociologie des élites, cette situation n’a rien de nouveau. Dans son ouvrage majeur The Power Elite, le sociologue américain C. Wright Mills explique que les régimes politiques ont besoin de la coopération d’un groupe d’élites pour assurer leur pérennité. Ces élites peuvent être des responsables politiques, des artistes, des sportifs ou des universitaires. Leur fonction n’est pas nécessairement de gouverner directement, mais de rendre le pouvoir acceptable, naturel et légitime aux yeux du public.
Dans cette perspective, un joueur qui s’adresse à des millions de spectateurs et qui présente, consciemment ou non, une image normalisée de la situation existante participe au mécanisme de reproduction du pouvoir.
Une autre question importante concerne l’attitude de la FIFA. Depuis des années, la FIFA répète le slogan selon lequel « le football doit rester en dehors de la politique ». Dans la pratique, cette affirmation ressemble davantage à un mythe qu’à un véritable principe de gouvernance.
Le football est probablement le sport le plus politique du monde. La Coupe du monde organisée en Argentine sous la dictature militaire, les Jeux olympiques de Berlin sous le régime nazi, les compétitions de la Guerre froide ou encore la Coupe du monde au Qatar démontrent que sport et politique n’ont jamais été réellement séparés.
Le problème fondamental réside dans le fait que la FIFA semble souvent s’opposer davantage à la politique des opposants qu’à celle des gouvernements.
Lorsque des citoyens iraniens cherchent à afficher leurs symboles historiques, tels que le drapeau du Lion et Soleil, ils se heurtent parfois à des restrictions. En revanche, lorsque des États utilisent les compétitions sportives comme instruments de communication nationale et politique, le principe de neutralité semble soudainement disparaître.
C’est précisément ce que le philosophe allemand Jürgen Habermas décrit comme une « crise de légitimité des institutions ». Une institution qui prétend à la neutralité tout en appliquant des standards différents selon les situations finit progressivement par perdre sa crédibilité morale.
Enfin, il convient de souligner une réalité essentielle. La plus grande défaite de la République islamique ne s’est produite ni sur un terrain de football ni dans le domaine diplomatique. Sa plus grande défaite se situe dans le champ de l’identité nationale.
Plus le régime a tenté de se présenter comme l’incarnation de l’Iran, plus une partie importante de la société a établi une distinction claire entre l’Iran et la République islamique.
Pour des millions d’Iraniens, l’Iran représente une réalité historique, civilisationnelle et culturelle qui dépasse largement tout système politique. L’Iran, c’est Ferdowsi. L’Iran, c’est Khayyâm. L’Iran, c’est Cyrus le Grand. L’Iran, ce sont les mouvements de liberté qui ont marqué son histoire. Aucun gouvernement ne peut prétendre détenir le monopole exclusif de cette notion.
C’est pourquoi le débat actuel ne porte pas véritablement sur un match de football ou sur un drapeau dans un stade. Le véritable enjeu concerne une question fondamentale : qui possède la légitimité pour parler au nom de l’Iran ? Un régime confronté à une crise de légitimité ou une nation dont l’histoire s’étend sur plusieurs millénaires, bien au-delà de la durée de vie de n’importe quel système politique ?
C’est peut-être précisément pour cette raison que le pouvoir accorde une telle importance au football. Alors que de nombreux instruments traditionnels de légitimation se sont affaiblis, il espère encore pouvoir utiliser l’enthousiasme national des citoyens afin de restaurer une partie de son crédit politique. Pourtant, l’histoire montre qu’aucun gouvernement ne peut durablement établir une équivalence entre l’amour d’un peuple pour sa patrie et sa loyauté envers un pouvoir politique. L’Iran demeure, tandis que les gouvernements passent.
Vive l’Iran.
